Le métier de “journaliste africain”…

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Par Issoufi Dicko

Les médias africains ne couvrent que très rarement l’actualité du continent. Les raisons sont multiples : structurelles, économiques et politiques… Et puis on ne “dérange” pas son voisin…

Pas un seul jour sans que l’Afrique ne fasse la Une des médias internationaux comme RFI, TV5, France 24, la BBC, la Voix de l’Amérique… Et c’est toujours la même image apocalyptique qui y est présentée : la guerre dans l’Est de la RD Congo ou plus généralement dans la région des Grands Lacs, la sécheresse au Sahel, la famine ou la malnutrition, le Sida, le chaos politique au Zimbabwe, les interminables files de réfugiés hagards, affamés sur les sentiers et les pistes du continent à la recherche d’un hypothétique havre de paix. Tout cela est d’abord connu de l’opinion publique africaine grâce aux médias du Nord.

Ces événements existent. Ils ne sont pas inventés. Mais beaucoup de gens, notamment dans nos grandes villes – comme si ces centres urbains étaient à l’écart du « bruit des bottes » et des coups de feu, se demandent si ces événements terribles se passent bien «chez eux», sur leur continent. Des événements qui ne sont pas couverts par des journalistes africains.

Que pourrions-nous apporter « de plus », nous journalistes africains, si cette couverture existait ? Un son de cloche différent ? Une autre approche ? D’autres mots pour décrire une réalité ? Peut-être pas. Peut-être tout « simplement » une appropriation du micro, du son, de la caméra, des images, d’un contenu… Faire son métier.

Les reportages consacrés à ces crises politico-militaires et humanitaires décrivent une telle cruauté des protagonistes et une telle absurdité que l’Africain croit vivre au purgatoire. Devant sa télévision, il ne saisit pas cette image que les médias du Nord renvoie de lui-même. Et nombreux sont ceux qui la rejettent.

Qu’on se le dise : un reportage sur des actes de cannibalisme commis dans l’Est du Congo-Kinshasa produit le même effet de rejet et d’incompréhension chez le téléspectateur de Ségou que celui de Cergy-Pontoise… La différence va se situer dans le commentaire. A Cergy, le téléspectateur dira : « Ces Africains, quand même, ce sont des barbares… »

Le téléspectateur de Ségou ou de Dakar, lui, ne peut que ressentir une profonde gêne : c’est toujours le journaliste blanc qui « parle aux Africains de l’Afrique », et avec une lorgnette qui nous « déforme » et inévitablement nous façonne (puisque cela vient des pays riches ça ne peut être que juste…).

N’avez-vous pas noté que les médias du Nord disent l’Afrique et non les Afriques ? Comme si le continent n’était qu’un, avec un seul peuple, noir ! Bien sûr, dans de nombreux pays, l’avènement du pluralisme politique dans les années 80 a permis l’éclosion de la presse privée, d’organes indépendants qui offrent une information dans une « langue pays ».  Mais cette information reste nationale.

Les envoyés spéciaux africains à travers le monde ne sont pas légion, c’est le moins que l’on puisse dire…L’actualité internationale, c’est donc d’abord les grands médias du Nord qui la font. Sans l’Agence France Presse (AFP) ou l’Associated Press (AP) par exemple, beaucoup d’organes privés seraient sourds au monde extérieur.

Médias d’Etat et journaliste « officiel »

Les « envoyés spéciaux » des offices de radiodiffusion et de télévision publics, tout comme ceux des journaux d’Etat, suivent généralement les délégations officielles dans leurs déplacements en terre étrangère. De retour chez eux, même s’ils ont accumulé sur les pays visités des informations de première main ou quelques indiscrétions, ils écrivent à leur retour un point de vue officiel et offre à leur opinion publique une langue de bois exemplaire. Il ne faut surtout pas critiquer, dans un article, le pays ami ou frère sous peine d’incident diplomatique…

Le journaliste se fait d’abord ici diplomate. Par crainte et aussi par fascination du pouvoir. Quant à la presse privée, généralement critique tant envers les autorités nationales qu’envers celles des pays voisins amis, elle n’a pas tout simplement pas les moyens financiers de dépêcher un envoyé spécial sur un quelconque terrain hors des frontières nationales.

Quelles sont les solutions ? Comment retrouver sur des terrains de crise des équipes de reporters africains ? Faire des partenariats avec des ONGI comme Médecins Sans Frontières ou Action Contre la Faim ? Mobiliser les bailleurs pour créer un fonds spécifique, qui serait dévolu au grand reportage ? Frapper à la porte des Nations Unies pour monter dans ses avions ? Sensibiliser nos Etats pour qu’ils créent les conditions économiques et politiques d’une presse ouverte sur le monde ?

Issoufi Dicko est journaliste (Mali)

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