Libres ! Après 547 jours de détention

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Photos de Stéphane taponnier et Hervé Guesquière

Philippe Rochot, grand reporter, passionné du Proche et Moyen-Orient, était membre du jury du Prix Albert Londres 2011 décerné à Tunis au mois de mai. Dans cet entretien accordé à Grotius.fr il y a quelques semaines, il revenait sur la très longue détention d’Hervé Guesquière et de Stéphane Taponnier en Afghanistan, aujourd’hui libres.

Olfa Belhassine : Au moment où nous nous rencontrons, les journalistes Hervé Guesquière et de Stéphane Taponnier sont quelque part, en Afghanistan, retenus depuis plus de 500 jours, presque deux ans. Cet entretien se déroule à Tunis, où a été décerné le Prix Albert Londres (1), un Prix donc attribué cette année dans le pays où sont nées les révolutions arabes. Pour mieux vous connaître tout d’abord : d’où vous est venu ce goût pour le Proche et Moyen-Orient ?

Philippe Rochot : Au tout début des années 70, fraichement diplômé de l’Ecole de journalisme de Lille, j’ai fait mon service national, dans le cadre de la coopération technique, en Arabie Saoudite où je m’occupais des émissions en langue française à la radio, j’y ai passé un an et demi. J’ai assisté deux fois au pèlerinage à la Mecque et l’envie m’est venue de mieux connaitre les pays d’où affluaient toutes ces nationalités. J’ai quand même été gâté puisque quelques années après, France Inter m’avait nommé correspondant à Beyrouth en 73, deux mois avant la Guerre d’octobre. Evènement que j’ai bien sûr couvert en enchainant sur la Guerre civile du Liban en 1974, pays auquel je me suis vraiment attaché. Une époque passionnante…Avec l’éclatement de la guerre, les responsables d’Antenne 2 m’avaient demandé de travailler également pour eux. Une fois rentré à Paris, j’ai été intégré à la seconde chaine française, actuelle France 2, et régulièrement, à chaque fois que survenaient des évènements, je revenais au Liban jusqu’à ce fameux jour de 1986 où j’ai été pris en otage.

O.B : Aviez-vous imaginé que l’année 2011 serait marquée par ces révoltes ou révolutions dans plusieurs pays arabes ?

P.R : Non pas du tout. Même lorsque je suis arrivé en Tunisie le 5 janvier dernier pour rendre compte des manifestations  à Kasserine, à Thala, à Régueb, il me semblait évident que le régime de Ben Ali, solidement établi, allait réprimer le soulèvement et restaurer l’ordre. Plus encore, jusqu’au 14 janvier à 16 heures, je ne m’attendais pas encore à ce que l’ex-président quitte précipitamment le pays malgré les rumeurs et les déclarations, qui n’arrêtaient pas de pleuvoir.

O. B : Dans quelles conditions avez-vous travaillé à ce moment là où le système Ben Ali surveillait de près encore les médias étrangers ?

P.R : Ce qui était amusant et les téléspectateurs ne le savent probablement pas : je faisais du direct à partir de la télévision tunisienne. Parce que je n’avais pas pu passer à la douane ma médiane, ce matériel de télécommunication nous permettant de transmettre en direct, et exigeant des autorisations spéciales. J’envoyais donc mes reportages via Internet et réalisais mes directs de la télévision locale, où les gens ont été sympathiques et coopératifs avec moi. Je suis venu en Tunisie pour la première fois en 1978,  pendant les émeutes du pain, à l’époque on travaillait encore en film et là aussi j’ai réussi à développer mon travail à la télévision tunisienne. A l’époque j’avais aussi fait un direct à partir de là en choisissant de rester prudent mais en même temps objectif sur mon propos. Il y avait beaucoup de monde autour de moi et j’avais envie que mon reportage passe.

O.B : Ces Printemps arabes… Pauvreté, chômage, absence de libertés ?

P.R : Vous savez dans tous ces pays il y a beaucoup de gens qui sont au chômage et qui ont de faibles salaires, sans perspectives. Des familles entières à l’abandon. Une jeunesse sans avenir. D’autres n’ont aucune ressources, sont privés de suivi médical et de conditions de vie décentes. Les mécontentements s’aggravant, tous ceux là finissent à un moment par se regrouper. La société civile s’organise et communique. Même dans un certain chaos. Le téléphone portable est très développé en Tunisie, comme en Egypte et dans les pays arabes, et y compris en Syrie, on le voit, où pourtant il reste complètement contrôlé.

O.B : Pensez-vous que le mouvement de revendications puisse se propager jusqu’en Arabie Saoudite ?

P.R : En Arabie, la population dispose d’un tel confort de vie à la fois social et économique, malgré la pauvreté de la vie intellectuelle, qu’il me semble difficile de la voir se soulever. La tradition monarchique reste également puissante. Et puis les Saoudiens ont cette possibilité de voyager à l’étranger et d’y dépenser de l’argent pour leur plaisir. Ils n’éprouvent donc pas le besoin aussi immédiat que les Tunisiens ou les Egyptiens de renverser leur régime.

O.B : En Syrie et en Libye, les soulèvements ont provoqué une très forte répression…

P.R : La Syrie est un pays de confrontation avec Israël. C’est là où réside tout le problème : par peur de déstabiliser les équilibres régionaux, les puissances occidentales ont du mal à soutenir le mouvement populaire même si officiellement elles condamnent Bachar El Assad. Ce qui lui permet de justifier son dispositif répressif et sa politique de non réformes, qui fige le système installé par son père et dont «l’efficacité » a été auparavant prouvée.  En Libye, le risque consiste dans l’éclatement du pays en deux parties, la Cyrénaïque et la Tripolitaine. On s’achemine peut être vers ce scénario. Mais à mon avis Kadhafi est condamné à plus ou moins moyen terme.

O.B : Etes-vous pour ou contre l’intervention internationale en Libye ?

P.R : Logiquement, dans une vraie révolution, les peuples devraient arriver à se libérer par eux-mêmes. Les choses se sont passées de cette manière dans l’histoire. Quelque part l’intervention internationale me choque un peu. Et puis une fois les opérations lancées, il faut soutenir les rebelles jusqu’au bout en assumant la marge de manœuvre, limitée par certaines puissances qui restent opposées à l’intervention comme la Russie et la Chine. Par ailleurs on pouvait penser que le régime s’écroulerait de l’intérieur, au bout de quelques semaines ou mois. Certes, il y a déjà eu un certain nombre de défections enregistrées, importantes. Je ne pense pas que le « Guide » puisse être déboulonné par les rebelles de Benghazi, qui devront marcher jusqu’à Tripoli.

O.B : Un débat revient souvent actuellement en Tunisie, en cette période de transition démocratique, sur le rôle que doit jouer la presse dans ce contexte précis…

P.R : Je pense que les journalistes devraient avoir, d’abord, un rôle explicatif et pédagogique. Il s’agit d’informer le plus possible les Tunisiens, peu habitués à avoir sous les yeux une presse disons objective et de service public. Informer librement participe de la démocratie. Informer sur les partis politiques, leurs membres, leurs sensibilités, sur une élection à venir et son contexte. Cela ne doit pas empêcher certains confrères d’être disons militants ou engagés surtout en cette période où il reste certainement beaucoup de choses à dénoncer.

O.B : Quel traitement réserver aux partis fascistes, ceux qui ont – face à la démocratie, un double discours, par exemple les islamistes?

P.R : Je pense qu’il serait intéressant de dévoiler, démonter leurs contradictions, ce double discours dont vous parlez. Faire comprendre pourquoi les gens se tournent vers Ennahdha, la mouvance islamiste tunisienne, et pas vers un autre parti. Qu’attendent ces gens d’un tel mouvement ? On ne peut pas les condamner parce qu’ils choisissent la mouvance islamiste. Il faut peut-être leur montrer qu’ils ont été trompés. Les pousser à réfléchir. Toujours expliquer. Mais il ne faudrait pas, non plus, stigmatiser ces partis, parce qu’ils n’attendent sans doute que ça pour mieux rebondir.

O.B : Lorsqu’on a été comme vous otage pendant 105 jours, aborde-t-on différemment le métier de journaliste une fois libéré ?

P.R : Au niveau professionnel cela ne change pas grand-chose. Moi j’ai souvent répété : « c’est à cause de mon métier que je suis tombé dans ce piège et c’est grâce à lui que je m’en suis sorti ». Quand j’ai été libéré, j’ai très vite eu envie de reprendre mes reportages, d’aller de nouveau à la rencontre des gens, de vivre au cœur des évènements politiques. Pas forcément dans les points chauds que je couvrais avant. Même si par la suite j’ai beaucoup fréquenté  Gaza, l’Afghanistan, l’Iraq. Je suis revenu une seule fois au Liban pendant la Guerre, parce que mes rapports avec ce pays étaient un peu difficiles. Je ne peux pas y aller comme un journaliste lambda, discuter avec le Hezbollah comme si de rien n’était. Alors que le groupe, l’Organisation de la justice révolutionnaire, qui m’avait emprisonné était probablement une émanation du Hezbollah.

O.B : Cela fait plus de 500 jours qu’Hervé Guesquière et Stéphane Taponnier, nos collègues de France 3, sont retenus en Afghanistan. Le Président Sarkozy et le Chef d’état-major des armées françaises ont critiqué ces journalistes – on s’en souvient, pour disons, leur prise risque. Avez-vous été choqué par ces propos?

P.R : Ces prises de position des autorités françaises m’ont choqué. Lorsque des acteurs de l’humanitaire sont pris en otage, personne ne fait ce genre de commentaires, alors que les journalistes, eux, sont la cible d’attaques. J’ai aussi entendu, après ma détention, Jacques Chirac déclarer que les journalistes  envoyés spéciaux au Liban recherchaient la gloriole et qu’il fallait les tenir en laisse. Avant même d’avoir écouté Hervé et Stéphane qui sont des professionnels aguerris, on les accuse d’imprudence et de coûter trop cher à la France pour leur libération. J’ai été offusqué d’entendre le Chef d’état-major avancer que les recherches engagées par la France pour retrouver nos collègues de France 3 se sont élevées à 10 millions d’euros ! J’attends la libération d’Hervé et de Stéphane. Il est évident que les journalistes ne peuvent pas rester sous la protection de l’armée française en temps de reportage. Il faut aussi faire parler les populations autrement qu’en arrivant dans un village à bord de blindés.

O.B : Avez-vous des nouvelles d’Hervé Guesquière et Stéphane Taponnier ?

P.R : Il n’y a jamais, vous le savez, de nouvelles directes des otages. Et ceux qui fréquentent les négociateurs observent un strict silence. Les bruits courent qu’Hervé et Stéphane ont été séparés, l’essentiel c’est qu’ils restent en compagnie de quelqu’un. La dernière vidéo remonte à novembre 2010, seules les familles l’ont vue. France Télévision n’a pas pu accéder à ces images. Je pense qu’ils sont vivants, tout simplement parce qu’en les exécutant, les ravisseurs ne gagneraient rien. Leurs revendications ? Très difficiles à satisfaire, elles se rattachent à la libération de Talibans détenus par le gouvernement Karzai et par les Américains. Or, la France ne maîtrise pas du tout cette situation. Les négociations semblent d’autant plus compliquées que les hommes qui détiennent nos confrères dépendent de plusieurs chefs de clans. Les négociateurs, parait-il, doivent également consulter la Choura, une sorte d’assemblée populaire, à Quetta au Pakistan, là où se trouve la base arrière des Talibans. Et entretemps les revendications changent…

O.B : Les journalistes doivent-ils s’imposer des limites ?

P.R : Des limites, oui. Mais dans notre métier, il n’y a pas non plus de frontières entre le risque zéro et le risque maximum. Prendre un avion pour Kaboul représente déjà un risque. Après, il faut étudier les conditions de sécurité, établir des contacts, travailler avec des fixeurs, ces précieux intermédiaires entre les journalistes, la population et différents groupes. Rester sous la protection de l’armée ne constitue pas forcément une garantie de sécurité, au regard des nombreuses embuscades auxquelles les militaires investis sur le terrain doivent faire face.

(1) Le prix Albert Londres a été remis en mai 2011 à Tunis à Emmanuel Duparcq, journaliste de l’AFP pour ses reportages à Islamabad (Pakistan), et David André, réalisateur du film “peine perdue”.