Pour ne pas oublier Tata Cissé

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Mourir dans un hopital malien... © Soline Richaud
© Soline Richaud

Il y a un peu plus d’un an, je partais pour Bamako, la capitale malienne, sans trop savoir ce que j’allais y chercher, et encore moins ce que j’allais y trouver…

Nombreuses sont les personnes que j’ai rencontrées là-bas, et dont l’histoire mériterait d’être racontée, mais au final, je n’ai raconté qu’une seule histoire, celle de Tata, arrachée à ce monde le 17 juin 2010, après un long supplice dont j’assistais aux trois dernières semaines. Symbole d’un droit à la santé, droit fondamental de l’Homme, bafoué par ceux qui pourtant auraient du en être les plus fervents représentants. Et s’il faut se souvenir de Tata elle-même, il faut aussi que nous œuvrions tous, à l’étranger comme en France, pour que la santé reste un droit. Car en France aussi, ce droit est plus que jamais menacé. Dans notre pays, la santé n’a plus droit qu’à un secrétariat d’Etat, le budget qui lui est consacré diminue chaque jour, et des soignants débordés et en sous-nombre n’arrivent plus à accomplir la mission à laquelle ils ont choisi de se destiner. Gardons le en mémoire, et agissons, si nous ne voulons pas qu’un jour, une Tata Cissé meure dans un hôpital français…

« Tata Cissé,

Quand je pense à toi, c’est ton visage qui me revient en premier. Tes yeux surtout. Ces deux lacs chocolat qui te mangeaient le visage. Je pense à tes cheveux aussi. Si longs pour une africaine, et joliment tressés. Jusqu’au bout, je n’ai pas voulu qu’on te les coupe, tu étais si jolie. Tu es partie charmer les anges maintenant.

Maintenant, je t’imagine en train de faire la sieste, pelotonnée sur un nuage. En paix. Tu l’as bien mérité. Tata. Puisses-tu pardonner les Hommes pour ce qu’ils t’ont fait.

Il faut que je parle de toi. Il faut que tout le monde sache ce qu’ils t’ont fait. Je n’écris pas ce texte pour que certains se vautrent dans le voyeurisme, mais pour te rendre hommage, ma belle. A ta mémoire. Les larmes coulent toute seules alors que j’écris. On s’est rencontrées un jour de mai. Le dernier jour de mai, en fait. C’était un lundi. Je n’ai pas oublié.

Que t’est-il arrivé avant ? Avant que la protection civile ne te ramasse dans la rue et te conduise à ce dispensaire ? Je ne sais pas. Je ne peux qu’imaginer. Que tu étais tellement malade que tu ne pouvais plus travailler, et gagner de quoi te soigner. Peut-être attendais tu que la mort vienne te saisir sur le bitume. Peut-être. Personne ne sait.

Je t’ai rencontrée un lundi, donc. Le dispensaire n’a pas voulu de toi, ton état était probablement trop grave. Ils t’ont envoyé à l’hôpital. C’était le vendredi d’avant. J’ai vu l’ambulance arriver, mais je ne me suis pas approchée. Je croyais qu’ils s’occuperaient bien de toi. Je me suis trompée. Puisses-tu me pardonner moi aussi.

Ils t’ont jeté à même le sol, sur le ciment sale. Même pas sur une natte. Ils t’ont laissée sur le sol de pierre de la chambre des indigents, pour que tu crèves comme un chien. Tu n’avais pas de famille, tu n’as pas voulu dire d’où tu venais… Alors ils te l’ont fait payer. La chambre des indigents… Zone de non droit d’un hôpital public, succursale de l’enfer sur terre, un crachat à la figure de l’humanité. Je la ferai détruire, et on plantera des fleurs à la place. Si seulement je pouvais…

Dans cette chambre, il y avait deux lits. Et deux autres femmes. Bintou et Awa. Bintou doit avoir cinquante ans, ou presque. Elle s’est présentée à l’hôpital en novembre, et comme elle n’avait nulle part où aller, elle est restée. Bintou est âgée, sale, édentée. Elle passe ses journées écrasée sur son lit, elle en tombe parfois, et ne peut pas se relever. Il faut deux hommes pour la soulever. Sa voix n’est qu’un murmure inaudible. Quand le paludisme la prend, elle ne veut plus rien manger, je suis obligée de glisser des morceaux de banane directement entre ses dents noirâtres.

Awa… Awa a vingt-cinq ans, notre âge à toutes les deux. C’est une folle, dangereuse certains jours. Violente. Elle me fait peur parfois, si elle se jetait sur moi, elle me casserait en deux. Venue de la frontière burkinabaise, elle s’est cassé le bras dans un accident au mois de janvier, et a mis au monde deux jours après une petite fille, partie depuis pour l’adoption internationale. Sa fille lui manque. Parfois elle va rôder autour du bâtiment de pédiatrie, on a peur qu’elle parte avec un bébé. Parfois elle danse, nue, dans la cour de l’hôpital. Bintou et Awa vivent là, dans la sordide chambre des indigents, et il semble que rien ne pourra les en faire sortir. Bintou, Awa, et toi, entre leurs deux lits. C’est cette vision qui m’attendait le jour où je t’ai trouvée.

Sur le sol. Tu étais dans une position improbable, que j’ai attribuée à la désorientation. Toute tordue, ni sur le ventre, ni sur flanc. Tu baignais dans l’urine. Tu n’avais rien eu à boire depuis ton arrivée. Tu étais brulante de fièvre, et tu délirais. Mais tu étais consciente.

J’ai couru. Je n’ai pas cherché d’explications, j’ai couru vers le bâtiment de réanimation chercher de l’aide. J’ai trouvé un interne. Un type sympathique, un peu rond. Je l’ai entraîné jusqu’à toi. Lui, vois-tu, la chambre des indigents, il ne savait même pas que ça existait. Pauvre type, ça lui a fait un choc. Il s’est penché sur toi, t’a examiné à la malienne : sommairement. Elle est très déshydratée. Tu m’étonnes.

Première ordonnance de sérum réhydratant. Je le supplie de t’admettre dans son service, lui fait valoir que tu es en train de mourir. Pas de place. Alors je fais trois fois le tour de l’hôpital pour trouver un infirmier qui accepte de te perfuser, et je reste à tes côtés. Il n’y a personne pour surveiller ta perfusion, alors je la surveille, moi qui n’y connais rien. Je t’achète de l’eau et ces petites glaces en sachet qu’on vend sur le marché. Je présente le sachet à ta bouche, tu ouvres les yeux, et tu bois.

Minorro be. J’ai soif. Je te fais boire. Je pleure. Je prie.

La nuit commence à tomber. Il n’y a pas de moustiquaires dans la chambre des indigents. Je suis fatiguée. Je sors fumer toutes les cinq minutes pour me donner du courage. Les gens me regardent bizarrement. Une blanche en larmes qui fume une clope en faisant les cent pas. Spectacle inhabituel, je suppose. L’infirmière que je fais venir me promet qu’elle passera ôter ta perfusion et veiller sur toi. Je rentre, en priant Dieu de te rappeler à lui.

L’infirmière n’a rien fait. Quand je reviens le lendemain, la perfusion est toujours là. Et tu es toujours en vie. Je fais venir une autre infirmière, une grosse femme, si grosse que je me demande comment ses doigts gourds peuvent trouver la moindre veine. Tes veines à toi sont si fines, sous l’effet de la déshydratation, qu’il est quasiment impossible de te perfuser. Elle renonce.

On est mardi. Le 1er juin. Allers-retours réa – médecine, pour trouver une place. Pas de place, pas de place, malgré mes supplications. Je te fais transporter dans un vrai lit, mais toujours dans la chambre des indigents. J’enlève tes vêtements tachés de sang et d’urine, découvre tes escarres. Je désinfecte. Nouvelle perfusion. Tu délires. Tu urines sur toi, et tu pleures. Le médecin qui devait venir te voir ne vient pas, alors j’ôte ta perfusion moi-même, et je te laisse de l’eau pour la nuit. Et puis je rentre.

On est mercredi. Le médecin vient te voir. Ton état est encore pire que ce que je pensais. Ton sein droit est déchiqueté par une escarre. Ton flanc droit en est couvert. Ton état de déshydratation est catastrophique. Tu es brulante de fièvre. Mais tu vis malgré tout. Nouvelle ordonnance, nouvelles perfusions, pansements sommaires. Je tente les urgences, qui t’ont déjà refusé. Le chef de service te trouve une place en chirurgie qui devrait revenir à une de ses patientes, mais qu’il te laisse, en te faisant passer pour un cas chirurgical. On est venu avec un brancard pour te transporter, je suivais à côté du brancard, avec le petit trousseau que je t’avais préparé. Les gens te regardaient passer. Tu étais si maigre qu’on aurait dit qu’il n’y avait pas de corps sous le drap. J’ai briefé le service. J’étais fière. Sentiment incongru.

On t’a installé correctement, sur le dos. Je crois que c’est la première fois que tu m’as vue vraiment. Tu avais dû voir mes mains, jusqu’à présent, mais pas mon visage. C’est aussi la première fois que je t’ai vue vraiment. Une fois transportée dans une vraie salle d’hospitalisation, ton état s’est discrètement amélioré, tu ne délirais plus, et tu ne pleurais plus. A la place, tu regardais un peu autour de toi, avec tes grands yeux de poupée, et tu me voyais. On se regardait, toi et moi.

J’ai lu comme une certaine surprise dans tes yeux, tu devais te demander d’où je sortais, et pourquoi je te donnais à boire. On se regardait. Les autres gens autour nous regardaient nous regarder. On en a échangé, des regards.

Ton passage en chirurgie a duré une semaine. J’étais avec toi toute la journée. Je te faisais boire. De l’eau. Du bissap. De la bouillie. Je vérifiais qu’on changeait tes draps, qu’on s’occupait de toi. Je caressais ton front d’enfant. Je te parlais. On se regardait.

Les autres patients avaient pitié de toi. Ils s’occupaient de toi la nuit. Il y a eu ce brave homme, qui t’a fait manger une orange, une fois. Et cette femme au visage de sainte, qui recueillait placidement tes crachats dans un sac en plastique. Tu ne pleurais plus. On s’occupait de toi. Mais ils ont bien du voir, tous, qu’on ne te touchait pas sans gants. Qu’on surveillait avec méfiance toute projection de ton sang porteur de mort. Et les infirmiers… à quoi pensaient-ils ?

C’était un dimanche. Je n’étais pas censée travailler le week-end, mais tu étais là, et il fallait bien que quelqu’un achète ton traitement, et te donne à boire. C’est ce jour là que j’ai réalisé à quel point ils se foutaient tous éperdument de ton cas. Ce jour là je t’avais porté un bissap, tu l’avais bien pris, toi qui n’absorbais que quelques gorgées par jour, tu devais avoir soif. C’est aussi ce jour là que je me suis enfin décidée à me présenter.

N’toko Kadia. Je m’appelle Kadia. Je ne m’appelle pas Kadia, mais c’est comme ça que les gens m’appellent ici. Il était sympa, cet infirmier du dimanche. Assez grand, sec. Je lui ai demandé si tes pansements avaient été refaits aujourd’hui. On va vérifier. Sage précaution, ouais. Ils avaient déconné, encore une fois. Toi qui avais été torturée dans la chambre des indigents, on continuait à fouler aux pieds ta dignité. Les pansements n’avaient pas été refaits depuis ton admission. Tu avais déféqué, ça arrive. Ils étaient couverts de merde. Il y avait des vers. Sur ta peau, sur les draps, sur le matelas. Saloperies grouillantes, insultes vivantes aux droits du patient. L’infirmier est allé me chercher une bavette de bloc opératoire. On a mis des gants. On a nettoyé. Tes plaies, ta peau. On a changé les draps. Un plat de riz, que tu n’aurais pas pu manger, moisissait à côté de toi. J’ai tout jeté, tout nettoyé. C’est ça qui m’a donné envie de vomir, d’ailleurs.

Je t’avais fait hospitaliser pour qu’on te traite comme une patiente normale, et ils te laissaient crever à nouveau. Je ne suis pas infirmière. Je suis logisticienne. Je ne sais pas changer un pansement, mon métier, vois-tu, c’est de trouver quelqu’un pour le faire. Je l’ai fait. Catherine. Marie. Caroline. Isabelle. Michelle. Vanessa. Josianne. Melissa. Tout un groupe d’infirmières débarquées de Montréal une semaine plus tôt. Des infirmières formidables. Elles t’ont soignée jusqu’à la fin. En improvisant, dans ce pays où il n’y a rien. Des champs chirurgicaux en guise de draps, des emballages de compresses pour épaissir les pansements, du sérum physiologique pour déboucher les cathéters. A quatre, deux heures tous les matins, pour s’occuper de toi. Et puis Catherine. Qui, comme moi, a décidé de mettre de côté tout ce qu’on apprend à l’école et de s’impliquer émotionnellement. Qui restait plusieurs heures après les soins rien que pour te tenir la main. On a fait ce choix, de te considérer comme notre amie, notre sœur, toi qui n’avais personne.

Envers et contre tous. Je me souviens de cet interne arrogant, auquel je demandais de prescrire quelque chose pour soulager tes douleurs, et qui m’a répondu que tu ne souffrais pas. De cette autre patiente, qui nous a dit que tu réclamais les toubabous la nuit, parce que tu avais soif et que les infirmiers ne voulaient pas te donner à boire. De ce cadre de santé, qui se foutait comme d’une guigne qu’on laisse tes pansements pourrir sur toi. Et puis l’interne Tounkara s’en est mêlé. Etait-il bon ou mauvais, cet homme, je ne saurais dire. Le chantre des antirétroviraux, déterminé à t’en administrer coûte que coûte. Ils t’ont transféré en médecine. Une grande salle de douze personnes, une usine. Il pleuvait ce jour là. C’était un jeudi. Je ne voulais pas. Mais qui se soucie de ce que veut la stagiaire française du service social…

Ton état avait déjà beaucoup décliné. Ta pneumopathie s’aggravait, je n’arrivais plus à te faire cracher, j’ai eu peur, à un moment, que tu ne meures étouffée par tes secrétions. Tu gémissais de douleur en permanence. Tes yeux avaient même du mal à se fixer sur moi. Je me souviens de ce soir où quand je suis partie, tu m’as demandé où j’allais. E beta min ? (où vas-tu ?). Me beta so sisan (Je rentre à la maison maintenant). J’avais eu peur. Que ce soit ta façon à toi de me dire que c’était pour ce soir, que tu allais partir, et que tu voulais que je reste. Mais tu m’as attendue, le moment venu.

Trois semaines. Ça a duré trois. Putain. De. Semaines. Transférée en médecine, donc… L’occasion pour l’équipe de soins de repousser encore les limites de la connerie. Je ne suis pas une fille vulgaire, en temps normal. Mais que dire de cet interne qui écrivait sans sourciller des ordonnances longues comme le bras, des protocoles tellement longs qu’il était impossible de t’administrer les doses prescrites en vingt-quatre heures ? Qui a littéralement inventé que tu t’étais fait renverser par une voiture, pour justifier les escarres qui s’étaient creusées sur le sol ? Qui a insisté pour qu’on te pose une sonde de gavage, que tu ne supportais pas ? Je me souviens aussi de cette expression de reproche dans tes yeux. De cette grimace de douleur qui déformait ton si beau visage. Ils l’avaient fait. Ils avaient réussi à te rendre laide.

Je n’ai pas voulu ça Tata. J’ai prié, chaque jour, pour qu’ils cessent leur acharnement thérapeutique et qu’ils te laissent partir. Prié pour que Dieu te délivre de tes souffrances, et t’accueille dans son Royaume, pour que tu reposes en paix. Prié à genoux, dans la petite pièce attenante au service social, pour que ça cesse. Ça les a bien fait rigoler, d’ailleurs. Ça s’est arrêté. Tu as mis deux jours à mourir.

L’avant-veille de ta mort, tu m’avais demandé du jus d’orange, et tu avais mangé la banane que ta voisine de chambre t’avait donné. Tu semblais calme. Apaisée. Mais tu n’es pas la première personne que je vois mourir, et je sais à quel point sont traitres ces calmes avant la tempête.

Tu as commencé à mourir le 16 juin. Catherine et les autres filles étaient en train de faire tes soins. Je n’étais pas là quand tu as convulsé, j’étais partie chercher tes médicaments à la pharmacie de l’hôpital. Quand je suis revenue, Catherine pleurait. L’interne venait de déclarer que tu allais mourir ce jour là. Tu gisais, inerte, les yeux révulsés. Et tu gémissais compulsivement quelque chose.

Ne fara Ne fara… Je suis rassasiée. Rassasiée de quoi ? De douleur ? Je suis allée chercher l’Imam. Tu avais dit, au début de ton hospitalisation, être musulmane. Autour de la taille, tu portais cette ceinture de protection divine, la seule chose que je t’ai laissée quand j’avais ôté tes vêtements. Il est venu. Il a prié pour toi. Nous nous sommes assises autour de ton lit. Pris tes mains inertes dans les nôtres. L’attente. Mais tu es revenue, en fin de matinée. Tes mains se sont brusquement ranimées dans les nôtres. Nous t’avons laissé te reposer. Tu dormais quand je suis partie.

Tu es morte le 17 juin, à 08:45. Tu m’as attendue pour m’offrir un dernier regard. Tu convulsais quand je suis arrivée. J’ai pris ta main, appelé l’interne. Tu as tourné les yeux vers moi, puis tu as tourné la tête. Au-dessus de ta bouche, j’ai vu l’air se troubler. Où peut-être étaient-ce mes larmes, je ne sais pas. Et brusquement j’ai senti dans ma main l’étrange sensation d’un poignet dans lequel la vie avait cessé de battre. L’interne Touré a tenté un massage cardiaque. Je ne voulais pas entendre tes os craquer, je me suis détournée. Mais tu étais partie. Catherine est arrivée quelques secondes trop tard. J’avais déjà fermé tes yeux. Autour de ton cou, j’ai mis le petit collier que je portais, une de ces babioles de rien qu’on trouve sur le marché. L’autre collier, je l’ai donné à Catherine. Ton certificat de décès indique que tu avais 26 ans. Mon âge.

Ils t’ont enterrée au cimetière de Niarela. Les femmes ne peuvent pas rentrer dans les cimetières musulmans, je n’ai pas pu venir. Depuis je regarde le ciel. Et je pense à toi. Et je comprends que c’est à ça que je dois servir : prendre les mains que tout le monde a lâché, et tenir. »

Soline Richaud

Soline Richaud

Soline Richaud, humanitaire-logisticienne (Kenya).

Soline Richaud

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