Quand des humanitaires sont pris en otage… Entretien avec Patrick Verbruggen, co-Directeur de Triangle Génération Humanitaire

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Carte du YémenLe 28 mai 2011, trois employés de l’ONG Triangle Génération Humanitaire étaient enlevés au Yémen, un pays où travaille de longue date l’organisation. Cinq mois de détention, une preuve de vie – une vidéo montrant les trois humanitaires en bonne santé, au bout de 102 jours…  Comment une ONG vit-elle ces heures, ces jours et ces mois ? Quels rapports s’instaurent avec les pouvoirs publics français et principalement le Centre de crise du Ministère des Affaires étrangères et européennes, avec les familles, les proches des humanitaires enlevés ?

 

Patrick Verbruggen, co-Fondateur et co-Directeur de Triangle Génération Humanitaire, répond aux questions de Grotius International.

Grotius International : Dans les toutes premières heures, alors que l’enlèvement n’est pas encore validé, que se passe-t-il ?

Patrick Verbruggen : Nous vérifions l’ensemble des éléments et des informations à notre disposition : le trajet qu’effectuaient nos trois amis, nous nous demandons s’ils n’ont pas eu une panne de véhicule, d’essence par exemple ou un pneu crevé, s’ils n’ont pas été retenus par leurs tâches etc. On ne sait pas s’il s’agit d’un enlèvement. Nous soupesons l’ensemble des informations, nous les recoupons. Mais nous savons aussi que nous sommes dans une phase décidée de restriction des déplacements, avec des protocoles de sécurité stricts et respectés par tous…

Très vite s’opère une prise de contact avec les autorités françaises. Nous connaissons bien le Yémen et au regard de nos protocoles de sécurité, inévitablement nous avons pensé assez tôt, en fait, à un enlèvement. La prise d’otages est ensuite confirmée par tout un faisceau d’informations, réunies par les autorités françaises, l’ambassade sur place et les autorités locales. A partir de là on sait, on est sûr. Le Centre de crise (CDC) a une grande expérience de ce type d’évènement. Les relations s’installent avec l’ONG, des relations très professionnelles. On est d’abord sur du factuel. Nous donnons au CDC le maximum d’éléments en notre possession, les trajets effectués par les humanitaires, la façon dont ils étaient habillés, leurs profils etc. Un enlèvement n’est pas quelque chose de spontané, ça se prépare… Nous étions sans nouvelles mais au fond de nous, et ce dès les premiers jours, nous savions que nos amis étaient là, qu’ils n’étaient pas… qu’ils étaient toujours en vie.

Grotius International : Comment sont vécus ses 100 premiers jours, sans preuve de vie, au sein de l’ONG ? Est-ce que tout s’arrête, n’est-on pas suspendu en permanence à cet évènement ? Et quelles sont les relations qui s’instaurent avec les familles ? Ne sont-elles pas dans le reproche : « Vous les avez envoyés au ‘casse-pipe’ etc. »

Patrick Verbruggen : Nous sommes là aussi pour les familles, en essayant de partager notre angoisse, et qu’elles puissent aussi déposer leurs souffrances auprès de nous. Il n’y a pas de reproches, nous prenons ce qu’ils disent, expriment comme la manifestation de leur angoisse.

Il s’agit d’un évènement très violent pour la famille. Nous sommes sans recul mais nous essayons d’être attentifs, de partager nos informations. Nous revenons aussi sur ce qu’est le travail de nos trois amis, le travail de leurs enfants, pour qu’ils comprennent et sentent pourquoi ils étaient au Yémen. Ils travaillaient pour une population en souffrance, sur un programme qui a du sens, une problématique de l’eau et de l’agriculture en l’occurrence. Nous expliquons donc qu’ils ne sont pas allés au ‘casse-pipe’. Mais nous ne cachons pas que les humanitaires – en général, travaillent dans des conditions qu’on ne peut pas qualifier de normales. Nous faisons un métier à risque malgré tous les protocoles de sécurité mis en œuvre.

Grotius International : Le travail de l’ONG sur l’ensemble de ses terrains d’intervention n’est-il pas mis entre parenthèse dans cette phase ?

Patrick Verbruggen : L’ONG poursuit ses missions. Mais nos amis sont là, en permanence dans nos pensées. C’est vrai que c’est un stress à gérer, au quotidien, qui impacte toute l’équipe. Mais le travail continue. C’est un évènement que nous portons tous ensemble. Les équipes nous questionnent : dans quelles conditions l’enlèvement a-t-il eu lieu etc. ? Nous essayons de répondre aussi à ces angoisses qui remontent des antennes. Mais tous sont des professionnels et savent les risques inhérents au métier et au lieu où ils sont investis. On peut avoir certes des demandes de « break » ponctuels parce que la « barque » est un peu chargée. Ce type d’évènement fait réfléchir au sens de notre métier, sur nos rapports aux familles et à l’Etat français. Mais c’est aussi un moment de réaffirmation de notre engagement humanitaire.

Là on ne plus tricher : nous avons trois personnes enlevées, ce sont des travailleurs humanitaires, pas des cow-boys. Par rapport aux familles et aux médias, c’est un temps d’explication de notre engagement : qu’est-ce qu’être humanitaire? C’est là qu’on va chercher au fond de soi pour continuer.

Grotius International : Le questionnement « A quoi ça sert tout ça ? » n’est donc pas de mise… Cette angoisse que vous évoquez ne serait pas une phase de grande solitude et de remise en cause? 

Patrick Verbruggen : Non. Le doute sur le bien fondé de l’action humanitaire ne naît pas. Le « A quoi ça sert tout ça ? » ne se pose pas. Nous connaissons l’impact de nos programmes sur les populations. Le doute est ailleurs, il est chez l’autre… dans ce regard posé sur notre métier, notre action.

Grotius International : Quel jugement porté sur le traitement médiatique de cet enlèvement ?

Patrick Verbruggen : Il y a une proximité. Des journalistes sont aussi enlevés, voire tués lors de la couverture de conflits. Donc dans l’ensemble nous avons trouvé compréhension, une compréhension du message que nous souhaitions faire passer. Compréhension aussi sur les informations que nous ne pouvions pas fournir, qui devaient rester  secrètes. Cette démarche est partagée, comprise par nos deux professions.

Grotius International : Quelles convictions se trouvent renforcées après une telle expérience ?

Patrick Verbruggen : En premier lieu, la pertinence de notre engagement, de l’action humanitaire. Et en même temps nous réaffirmons que le risque est intrinsèquement lié à notre métier, qu’il faut en permanence évaluer les protocoles de sécurité au regard des situations évolutives dans les pays où nous sommes présents. Chaque pays, chaque région d’un pays est un cas particulier. Maintenant de façon très opérationnelle : c’est la confirmation que nous ne pouvons pas envoyer des expatriés sur tous les terrains et qu’il faut adapter notre action pour avoir accès aux populations. Le management à distance ou « remote control » est une pratique bien connue des ONG aujourd’hui. Cette évolution de l’action humanitaire impose une réflexion, non plus sur le sens même de notre action, mais sur nos pratiques.

Il y a par exemple cette crainte que tôt ou tard des employés locaux soient enlevés, eux-aussi. Un jour viendra où ce personnel sera aussi une cible, car perçu comme un « coffre-fort » ou un « chéquier ». Nous travaillons sur cette éventualité. Car là, à moins d’employer une personne qui aurait la double nationalité – ce qui ne peut être en soi un critère de recrutement, nous sommes face à une situation complexe. Les pouvoirs publics français ne pourront intervenir pour une libération, le personnel local n’ayant pas la nationalité française. Que ferons-nous ? Comment agir ? De nombreuses questions se posent. Dans le même temps c’est une évolution très intéressante.

Grotius International : Vous n’avez jamais eu de doutes sur l’action des pouvoirs publics français ? Aviez-vous le sentiment que tout était entrepris pour aboutir à une libération ?

Patrick Verbruggen : Au Centre de crise, nous sommes face à une cellule interministérielle qui réunit des professionnels. Dans la relation avec l’ONG s’instaure, disons, une réelle pédagogie. Un enlèvement est un évènement très complexe à gérer. Il ne suffit pas de payer pour obtenir une libération, ou d’exercer des pressions. Le contexte international et régional, de multiples acteurs, d’une façon ou d’autre, influencent le processus de libération ou non.

Les personnes à qui nous avons à faire au CDC sont là uniquement pour sortir nos amis en bonne santé et le plus rapidement possible, dans de bonnes conditions. Nos interlocuteurs sont là exclusivement pour accomplir ce travail. Dans les ‘débriefing’, on nous dit clairement qu’un maximum d’informations nous seront données, mais à un moment donné ça s’arrête. Ou des zones d’ombre apparaissent. Que nous ne soyons pas au courant de tous les détails, associés à toutes les informations, me parait logique.

Grotius International : Cinq mois d’attente… Une preuve de vie au bout de 100 jours… De longs mois donc où l’on ne maîtrise pas grand-chose, où l’on ne sait pas tout… Et puis cette annonce d’une libération effective et là vous vous dites surpris…

Patrick Verbruggen : Oui, parce que nous étions installés dans une très longue attente. Nous étions dans une dynamique d’angoisse. Et en quelques minutes c’est la délivrance. Nous n’avions pas eu de signes précurseurs d’une négociation avancée et d’une libération proche. C’est l’aboutissement d’un travail de fourmis…

Le site de Triangle Génération Humanitaire 

 

 

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn est journaliste à RFI.