Radio Okapi donne la parole à ses auditeurs : le défi de l’interactivité en zone de crise

Carte de la RDCRadio Okapi est la radio des Nations Unies en République démocratique du Congo, gérée en partenariat avec la Fondation Hirondelle. Depuis 9 ans, elle diffuse des informations professionnelles et impartiales, dans un contexte de crise politique, sociale, humanitaire qui reste dramatique pour la majorité des Congolais. Ceux-ci ont depuis deux ans la possibilité d’exprimer en direct leurs problèmes quotidiens, leur mécontentement et leurs espoirs sur l’antenne de la radio, devenue le média le plus écouté du pays.

La mise en place, il y a deux ans, d’émissions interactives du type  « forum » et « service » aux auditeurs à Radio Okapi a été précédée de longues discussions entre les responsables de la Fondation Hirondelle, des Nations Unies, et les cadres Congolais de la radio. Dans un contexte de fragilité politique, la libération de la parole à l’antenne présentait et présente encore aujourd’hui  un risque potentiel de dérapage. Et les dérapages dans un pays en situation de « post-conflit » comme le Congo, peuvent être meurtriers.

Pour limiter les dérives possibles,  il a fallu établir un balisage serré  pour cadrer au plus près les lignes éditoriales et la gestion des interventions des auditeurs. Ce balisage a nécessité en amont la définition de chartes éditoriales ainsi que des  formations spécifiques.

Radio Okapi dispose désormais de deux émissions  à vocation interactive « encadrée » :

– « Okapi Service » (quotidienne de 9h à 11h) traite essentiellement de thèmes sociaux (consommation, éducation, santé, développement, agriculture …) et plus largement de la vie quotidienne en RDC. Au cours de deux séquences d’une demi heure l’émission sollicite les autorités pour qu’elles apportent des éclairages aux questions posées par des auditeurs sur les thématiques de l’émission (éducation,  transports, consommation, santé, droit,  enfance, développement …..  ),

– « Parole aux auditeurs » (quotidienne de 11h à 12h) est une émission à vocation essentiellement interactive. Elle a  une place originale  dans le dispositif d’antenne de la station qui complète « Dialogue Entre Congolais », quotidienne traitant de l’actualité politique du pays de 19h à 20 h, et « Okapi service ». « Parole aux auditeurs » offre l’occasion  aux  auditeurs d’intervenir sur  les questions qui les touchent au quotidien. Les thèmes sociétaux, liés ou pas à l’actualité, servent de  centre de gravité à cette émission. Pour autant, l’actualité est également traitée lorsqu’elle s’impose dans la hiérarchie des évènements.

Chacune de ces émissions reçoit chaque jour une centaine d’appels, ainsi que plusieurs dizaines de mails et SMS d’auditeurs qui souhaitent intervenir à l’antenne. Une quinzaine d’entre eux en moyenne passent en direct dans chaque émission, après avoir été rappelés et interrogés au préalable par les standardistes de Radio Okapi. 10 % des appelants environ appellent de l’étranger, ce qui permet de donner aussi un espace d’expression à la diaspora Congolaise.

Un travail de cadrage indispensable

La mise en ondes de ces émissions en 2009 a été précédée de formations organisées par la Fondation Hirondelle et animée par des professionnels de Radio France. Elles ont permis de sensibiliser les journalistes, animateurs, techniciens et standardiste en charge de ces émissions sur les difficultés, les contraintes et les risques de l’exercice du « micro ouvert » aux auditeurs en direct.

Les techniques d’animation et de cadrage des auditeurs, la vérification préalable du sérieux des intervenants, les manières de couper court à un dérapage, mais aussi les moyens techniques nécessaire à la production d’émissions de ce type ont été discutés en détail lors de ces formations.

Des chartes ont été écrites par la Fondation Hirondelle pour chaque émission, en concertation avec les équipes. Elles permettent de cadrer les objectifs éditoriaux, les sujets qui doivent être traités en priorité, ainsi  que la manière dont ces programmes doivent « servir » le public Congolais au quotidien.

La Charte « Okapi Service » explique notamment le sens d’une émission de « service public »:  «  se mettre à la disposition des auditeurs pour les aider à résoudre leurs problèmes ou pour les informer sur des solutions pratiques à des préoccupations quotidiennes ».

L’émission « Okapi service »  se positionne donc comme un soutien, un conseiller se mettant au service des auditeurs de la station.  Dans son orientation éditoriale, elle est à l’écoute  des auditeurs en leur donnant la possibilité d’intervenir à l’antenne. Cet accès à l’antenne nécessite un filtrage. Les appelants doivent avoir conscience des responsabilités qu’ils prennent en intervenant sur les ondes, et adhérer pour cela à la responsabilité citoyenne des auditeurs défendue par la station. C’est pourquoi  une personne au sein de l’équipe de l’émission est chargée de gérer les contacts avec les appelants, et notamment de leur rappeler les règles qui concourent au passage à l’antenne.

La place de l’animateur est bien entendue centrale, particulièrement dans ces émissions interactives. C’est lui qui, par différentes stratégies, contrôle les propos tenus à l’antenne. Le responsable à l’antenne de l’émission doit ainsi adopter selon les circonstances des postures d’écoute, ou de conseil, en impliquant les personnes ressources disposées à apporter des réponses aux tracas ou questions pratiques exposées par les auditeurs. Ce rapport  particulier confère à l’animateur le rôle de médiateur.

Par ailleurs, à côté de ce « médiateur » neutre, les émissions « Parole aux auditeurs » comme « Okapi Services » font intervenir tous les jours un ou des « spécialistes », ou personnes légitimes pour apporter les éclairages nécessaires durant l’émission. Lors de leurs interventions les auditeurs peuvent de bonne ou parfois  de mauvaise fois, exprimer des contre-vérités. L’intervention de ce référant apporte les recadrages nécessaires à la bonne compréhension de ce qui est dit.

L’émission doit  aussi baliser grâce au spécialiste et avec la « médiation » de l’animateur, l’espace dans lequel sont discutés les points de vue contradictoires. Les responsables de l’antenne ont pour règle de ne pas cautionner les affirmations abruptes et les préjugés belliqueux. L’animation de ces émissions interactive impose l’absence de passion dans les avis formulés.

En effet, les émissions dites « à téléphone ouvert » contribuent trop souvent à enflammer les débats, dans les pays où la tension reste vive, en Afrique et ailleurs. L’interactivité telle que conçue sur l’antenne de Radio Okapi souhaite au contraire favoriser  l’expression d’une parole citoyenne responsable, pour construire un espace public de dialogue reposant sur l’écoute et  le respect de l’autre comme un devoir.

Fondation Hirondelle

 

 

 

Bernard Cochon, Nicolas Boissez

Bernard Cochon, Nicolas Boissez

Bernard Conchon, Chef de projet Radio Okapi, Fondation Hirondelle.

Nicolas Boissez, Chargé de Projet RDC, Fondation Hirondelle, Lausanne.

Bernard Cochon, Nicolas Boissez

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