Ressentir Haïti : le tremblement du «Goudougoudou»

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Affiche France-CultureÀ mon arrivée à Haïti, je me sentais vraiment étrangère. Comme une tache blanche au milieu d’une multitude différente, une tache qui ne savait pas parler créole, qui brûlait au soleil le jour et se faisait dévorer par les moustiques le soir, qui ne comprenait pas bien tout ce qui se passait autour, dans le bruit, la poussière des embouteillages, les camps écrasés de chaleur sous le calme luxuriant des manguiers. De tap-tap en tap-tap, de Cité Soleil à Montagne Noire, de la cathédrale spectrale au Palais National mis à bas, j’étais un élément allogène. Mais jamais un Haïtien ne me le fit remarquer. Les gens me regardaient un peu, m’interrogeaient rarement, m’assistaient souvent discrètement pour m’aider à trouver mon chemin… Cette attitude à la fois distante et protectrice m’a interrogée : que pensaient de moi ces Haïtiens qui voient passer tant de blancs chez eux, des occidentaux venus de tous les pays et qui sont souvent en complet décalage avec leurs priorités, bien qu’ils soient venus les « aider » ?

Pour déclencher la parole et apprendre vraiment des gens, il fallait prendre le temps : s’asseoir près des petits vendeurs des rues, tester la loquacité des chauffeurs, accepter d’échanger quelques mots en anglais pour le bonheur des étudiants en préambule de tout entretien avec eux, ou tenir sur ses genoux un enfant dont la mère a les bras encombrés quand, dans les petits bus surchargés, chaque place en vaut trois. Bref, partager, raconter autant qu’on écoute, ne rien promettre –les Haïtiens ont déjà reçus trop de promesses, jamais tenues.

De ces échanges, courts ou entretenus, et dans ce que certains nomment « la misère » et qui prend tellement forme de vie quand on lui accorde le temps de la comprendre, se dégageait quelque chose d’à la fois posé et oscillant. Une versatilité qui passe d’une seconde à l’autre de la pudeur douce à la violence radicale, à l’image d’Haïti. Ce comportement, déstabilisant au premier abord, n’est en fait qu’un caractère des Haïtiens, qui doivent suivre leur chemin « dans un pays où les gens ont lutté contre l’esclavagisme pour finir avec une liberté entre parenthèse dans laquelle on doit lutter chaque jour pour une meilleure vie » : envoyer les enfants à l’école si possible, essayer de travailler, avancer vers un monde meilleur, trouver de quoi manger aujourd’hui, espérer pouvoir le faire demain. Accomplir tout cela avec un regard toujours un peu dans l’au-delà, ni perdu, ni fuyant : un regard penché au fond des souvenirs et dévorant le moment présent.

C’est cette présence-absence qui m’a d’abord déstabilisée : je me disais que c’était peut-être le propre de la culture caribéenne, laquelle se dessinerait entre « l’histoire d’un pays en bouleversement permanent » (île des esclaves rebellés et libérés, île des dictatures imposées et ensanglantées), et une cosmogonie paraissant bien « exotique » du point de vue des stoïques occidentaux, avec ses rites méconnus et ses esprits tellement présents et dissociés du corps. Moi l’étrangère je me disais que cette façon qu’ont les Haïtiens d’être au monde était bien étrange.

Comment relater à mes proches, qui ne « connaissaient » d’Haïti que l’apocalypse décrit par les médias, cette formidable force qu’ont les Haïtiens à être debout ? J’ai reconnu ce que j’avais perçu d’Haïti à travers les dix témoignages qui évoquent le séisme du 12 janvier 2010 dans le film de Fabrizio Scapin et Pieter Van Eecke. Le bruit soudain qui « sortait des entrailles de la terre », les morts qui viennent visiter les vivants, et les cauchemars qui refont vivre infiniment les secousses qu’on ne sait ni ne peut nommer : ce « tremblement » qui, avec le traumatisme à jamais ouvert dans la ville, les corps et les âmes, a provoqué un écrasement des sens (« si on ne peut pas s’expliquer une chose ni lui donner un sens, alors l’inconscient fait surface avec toutes les images et les éléments pour te dire que ce que tu portes en toi est encore incompréhensible »). C’est cette faille sismique qui suinte partout à Haïti que les Haïtiens ont des difficultés à nommer : c’est l’innommable « chose », le terrifiant et bruyant « goudougoudou », un mot qui « te permet de parler d’un phénomène sans citer son nom ».

Dans  les paroles des Haïtiens, résonnent les appels au secours de ceux qu’on ne pouvait aider et qui mourraient sous les décombres ; dans leurs doutes, s’expriment les interrogations sur la souffrance ou non du proche avant qu’il meure, sur la possibilité de le sauver, et de la difficulté à accepter la disparition car, en quelques secondes, « ta vie s’écroule » et les projets sont abandonnés : « même ayant survécu, je n’existais plus ». Les témoignages nous racontent comment, le soir tombant, chacun repense aux rues où les gens, pour dormir, se couvraient de draps de telle manière qu’on « ne pouvait pas les distinguer des morts […] les morts et les vivants étaient [sont] sous les mêmes draps », et comment hante toujours l’odeur invisible « qui, au fur et à mesure, prenait la ville ». Il faut entendre cet adolescent qui flirte sans cesse avec le monde réel et le monde spirituel, et autour de qui la mort a été tellement rapide que « elle [la mort] a pris des gens et ils ne s’en sont pas rendus compte » ; alors, le rêve de l’enfant « consistait à attendre la mort » : cette mort devenue « banale », qui aujourd’hui encore « est présente dans ma vie ».

Les récits évoquent aussi l’exode –la fuite– temporaire dans les campagnes, quand la normalité prend forme de folie, et aide à porter un regard neuf sur les camps et toutes ces tentes-stigmates où les gens « s’auto-organisent […] sans la présence d’une autorité publique ». Ils reviennent enfin sur la présence si soudaine et massive de tout ce monde arrivé après et à cause de la catastrophe, dont ces journalistes qui n’étaient pas en phase avec la vie haïtienne faite de d’efforts et de projets, demeurant à jamais « la vie des autres » pour les étrangers de passage. Ainsi cet artiste-sculpteur perplexe devant ceux qui ont tous posés les mêmes questions et qui « ne venaient pas voir mon travail. Ils venaient seulement pour le tremblement. Comme si seul le tremblement peut t’inspirer ou te rendre créatif ». Ils n’ont rien mais ont tout vu, les Haïtiens d’aujourd’hui…

Si on peut qualifier de « remarquable » le documentaire de Fabrizio Scapin et de Pieter Van Eecke, c’est surtout à l’image de la dignité, de la force, et de la vérité des témoignages dans laquelle beaucoup de ceux qui connaissent Haïti se reconnaîtront après l’avoir visionné. Ce film a le mérite de remettre le curseur là où il aurait toujours dû être : du côté des Haïtiens. Car, comme le dit l’un d’entre eux au sujet de l’image rapportée par les médias après le séisme, « nous sentions que c’étaient des étrangers qui parlaient sur les Haïtiens. Non pas parce qu’ils sont étrangers, mais leur parole était étrange ».

Ainsi, les paroles recueillies font passer une émotion crue et terriblement vraie sans pathos, et laissent admiratifs tant devant la profondeur d’analyse, que devant l’esprit critique distancié sur l’image d’eux-mêmes qu’ont les dix haïtiens rencontrés : dix personnes, voix des sans-voix, qui insistent tellement sur la capacité créatrice et solidaire de la population qu’ils font oublier les images souvent fausses qui ont été données du pays. Comme l’expriment les enfants d’Haïti par le biais d’ateliers psychologiques, « maintenant, Haïti est morte mais les enfants [ils] pensent qu’elle peut ressusciter ». Et comme le dit une intervenante : «  Que nous apportera demain ? Parfois tu te demandes « est-ce que demain ça ira ? ». Seul toi peux agir. Même abattu, il faut avancer. Pour un avenir meilleur. Si tu as le petit souffle de vie, l’essentiel est de se redresser pour construire demain. »

Toutes les citations en italique sont extraites des paroles de Evelyne Sylvain, Françoise Ponticq, Gotson Pierre, Jean Herard Céleur, Mafila Janvier Cazeau, Peterson Aurore, Rebecca Cazeau, Rosite D. Lubin, Stevens Valery Nelson, Wooldy Edson Louidor, paroles issues du documentaire  « Goudougoudou », film de 55 minutes réalisé par Fabrizio Scapin et Pieter Van Eecke, production Polymorfilms, en ligne .

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