Safiya Ishag Mohamed : « le viol ou la menace de viol est une arme utilisée par Khartoum »

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SafiyaLe pouvoir d’ Omar El-Béchir repose en grande partie sur le Service national de la sûreté et du renseignement (NISS), qui n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour terroriser toute forme d’opposition. Celle-ci existe, pourtant, et la société civile tente tant bien que mal de faire émerger un climat démocratique à Khartoum. Mais cette opposition se heurte le plus souvent à la répression féroce du NISS. Safiya Ishag Mohamed (sur notre photo), jeune artiste soudanaise engagée, revient pour Grotius.fr sur les évènements dramatiques qu’elle a vécus en février dernier et qui l’ont obligée à quitter le pays. Pas question de révéler où se trouve actuellement Safiya Ishag Mohamed, ni comment elle a réussi à quitter le Soudan.

Safiya Ishag Mohamed est aujourd’hui activement recherchée par les services de renseignements soudanais. Son tort : avoir osé raconter le calvaire qu’elle a subi, le 13 février dernier, dans les locaux du Service national de la sûreté et du renseignement (NISS). Sous surveillance téléphonique, et régulièrement suivie, elle a néanmoins réussi à fuir le Soudan, mais continue aujourd’hui d’apporter son témoignage à l’extérieur pour qu’enfin ce genre de pratiques cesse dans son pays.

“Je fais partie de la tribu Misseriya qui provient principalement du sud du Kordofan, débute-t-elle, mais j’ai grandi à Omdurman, avant de faire mes études à Khartoum.” Safiya Ishag Mohamed est issue d’un milieu aisé. Elle est diplômée en arts. Il y a encore peu elle était conférencière assistante pour la faculté des Beaux arts de Khartoum. “Mon travail a fait l’objet de nombreuses expositions, à Khartoum, mais aussi à l’étranger, comme à Nairobi, au Kenya.” Avant d’évoquer son enlèvement, Safiya revient encore longuement sur son engagement et sur les événements qui ont précédé son arrestation, comme pour redonner une cohérence à son histoire. “J’ai fait de nombreuses expositions pour le compte du mouvement Girifna, dont je fais partie, une organisation non violente qui milite pour la démocratie, la bonne gouvernance et la fin de la corruption.”

Avec un tel programme, nul doute que Safiya et ses amis devaient être depuis longtemps dans le collimateur du NISS, mais Safiya continuait à croire au développement démocratique dans son pays. “J’étais également membre du Forum des Jeunes pour la Paix Sociale, poursuit-elle, au sein duquel nous tentions de faire progresser la conscience au sein de la jeunesse, de l’importance de la solidarité et la prévention des divisions ethniques, particulièrement entre jeunes du Sud et du Nord.” Elle insiste, comme pour se justifier: “tout mon travail allait dans le sens de la promotion de la paix sociale, les droits des femmes, et la démocratie à travers l’art.”

Mais de telles activités – dans un pays aussi fermé et contrôlé que le Soudan – ne pouvaient que provoquer une réaction des autorités. “Le 13 février, je suis sortie d’une librairie où je m’étais rendue pour acheter du matériel de peinture dans la rue Huriya, à Khartoum. Deux hommes en civil m’ont saisie et m’ont forcée à monter dans une voiture, où un troisième homme était au volant. Ils ont attaché les mains derrière le dos et ils m’ont bâillonné. Nous avons roulé vers le bureau du NISS à Khartoum Bahri.”

“Ils m’ont emmené ensuite dans une chambre où se trouvait seulement une chaise et un bureau, et ont commencé à me questionner sur mes relations avec Girifna. Ils m’ont demandé si j’étais communiste.” L’interrogatoire est violent. Ils sont désormais au nombre de cinq et les coups pleuvent. “Ils m’ont battue et donné des coups de pieds tout le temps, et mes mains sont restées attachées. Cela a duré environ deux heures…”. Jusqu’à ce qu’un incident – en apparence banal – ne vienne encore aggraver la situation. “Mon foulard est tombé, explique-t-elle, et les hommes ont vu que mes cheveux étaient coupés courts. L’atmosphère a alors changé. Ils m’ont demandé si c’était une pratique communiste. Ils ont dit qu’ils avaient déjà vu ça avec d’autres femmes communistes, et que nous avions toujours des relations sexuelles dans les bureaux communistes (…) Ils ont ajouté que que je portais les cheveux courts parce que je voulais vivre librement sans aucune règle.”

L’interrogatoire dérape rapidement : “ un des hommes m’a demandé si j’avais déjà eu une relation sexuelle. Lorsque j’ai répondu ‘non », il m’a giflé au visage et mon nez a commencé à saigner. Il me disait qu’il ne me croyait pas et que j’étais une menteuse, et qu’il allait vérifier. Il a voulu retirer ma jupe et quand j’ai résisté, un autre agent m’a cognée et je me suis évanouie.” Les détails du témoignage sur les heures qui suivent sont horribles, et peuvent se résumer à ces quelques mots : durant tout le reste de la journée, Safiya a été violée, par chacun de ses geôliers, à tour de rôle. A plusieurs reprises, elle s’est évanouie.

A la fin de la journée, ils lui ont dit qu’elle pouvait s’en aller, en lui interdisant de ne plus prendre part à des activités politiques. Les jours suivants, Safiya témoigne auprès de la presse. Dans un article publié dans le quotidien Ajras Alhurriya le 6 mars 2011, intitulé “Viol… sous le régime de la Charia”, le journaliste et écrivain Babikir Omer Algarrai reprend même l’événement pour dénonçer ce système de terreur et demander une enquête indépendante. Aujourd’hui, Babikir Omer Algarrai est poursuivi en diffamation pour avoir écrit ce texte, comme nombre de ses collègues qui ont osé s’en prendre au NISS.

De l’aveu même de Safiya, son cas n’est pas isolé et “le viol est devenu l’arme préférée de menace des services de renseignement”, explique-t-elle. “Il y a beaucoup d’autres activistes qui ont été violées depuis 1989, mais qui ont préféré garder le silence. Beaucoup ne souhaitent pas s’exprimer sur ces agressions, en raison du traumatisme, des stigmates, et des différentes menaces brandies par le NISS pour les maintenir au calme.”