Sur (et sous) la télévision ?…

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Extrait de l'émission Infrarouge, le temps de cerveau disponible
Source: plateforme YouTube, capture d’écran

Une vidéo, postée sur YouTube le 11 novembre 2012 (1), circulerait actuellement sur les réseaux sociaux, et pourrait intéresser ici une réflexion sur les médias, en particulier la télévision… Sans aucunement prétendre à une analyse exhaustive des ces images, il nous a semblé intéressant de revenir sur le contexte initial de diffusion de cette émission, ainsi que sur l’incipit du documentaire afin d’en offrir quelques clés pour une lecture raisonnée. 

Sur une musique électronique rythmée et des images que l’on pourrait qualifier de pulsatives, la voix over du comédien Philippe Torreton énonce ces propos : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

D’aucuns auront ici reconnu sans peine une partie des célèbres propos énoncés(2) par celui qui fut pendant une vingtaine d’années (1988-2008) le directeur de la chaîne TF1. Pour beaucoup ces quelques phrases sont marquées par l’empreinte d’un grand cynisme, mais l’on peut aussi affirmer – sans nécessairement se faire ainsi l’avocat du diable – que ce sont là des propos tenus sans langue de bois, sur la façon dont devrait fonctionner, selon la logique économique à laquelle se plie son dirigeant, toute entreprise médiatique privatisée.

En somme, les dires de Patrick Le Lay pourraient d’une certaine façon être nimbés d’une vertu pédagogique : ils expliquent de façon simple (peut-être simpliste, car il ne s’agit pas non plus d’en faire ici l’éloge) quelques-uns des aspects qui président tant à la logique de programmation spécifique d’une chaîne privée comme TF1 qu’aux rapports entre les programmes et la publicité (relations qui existent également sur les chaînes de télévision publiques). Cela pourrait être résumé en un syllogisme : une entreprise médiatique privée vit du financement qui lui est apporté par la publicité, or TF1 est – depuis 1987 – une chaine de télévision privée, donc TF1 doit en une certaine mesure se plier aux exigences des annonceurs…

Après avoir cité en ouverture les propos de l’ex-dirigeant de TF1, la situation énonciative se complique quelque peu… La voix over de notre narrateur, Philippe Torreton, poursuit en effet ainsi : « C’est avec cette phrase de Patrick Le Lay, prononcée en juillet 2004, que Christophe Nick s’est demandé jusqu’où pouvait aller la télé… » Le locuteur/narrateur nous explique qu’il vient de citer les mots de l’ancien dirigeant de TF1 (3), et que c’est en partant de cette base que l’énonciateur, le journaliste Christophe Nick qui signe la réalisation de ce magazine (4), a construit son interrogation : « Jusqu’où peut aller la télévision ? »

Il s’agit, en soi, d’une question de départ bien vague… Avant de nous la poser, ajoutons encore quelques fils à l’écheveau énonciatif complexe du discours audiovisuel placé sous l’autorité du journaliste Christophe Nick. Le document audiovisuel s’inscrit dans une collection de magazines, Infrarouge, qui « propose des documentaires qui s’intéressent à l’évolution et aux mutations de notre société et cherche à donner des clés de compréhension sur ce qui pose encore problème dans la vie des français »(5). Ce numéro d’Infrarouge a été diffusé sur la chaîne France 2 le jeudi 18 mars 2010, en deuxième partie de soirée, à la suite du magazine Envoyé Spécial. La veille, le mercredi 17 mars, la même chaîne avait diffusé en horaire de prime-time une émission intitulée Le jeu de la mort, elle-aussi réalisée à l’initiative de Christophe Nick, qui constituait en quelque sorte le premier volet de son interrogation : « Jusqu’où va la télé ? » Cette émission, dont la diffusion, à l’époque, fut auréolée d’un fort battage médiatique, consistait en une mise en scène – présentée comme un faux jeu télévisé – du dispositif de l’expérience de Milgram, dispositif bien connu de toute personne qui aurait suivi un ou deux ans de cours de psychologie sociale (ou de quiconque se remémorant une séquence mettant également cette expérience en scène dans le film de fiction I comme Icare).

Ce premier volet du questionnement de Christophe Nick ne fut pas nécessairement accueilli chaleureusement par les spécialistes (6); il n’a pas non plus été un grand succès d’audience (ce qui, je vous l’accorde, ne constitue pas ici un argument), ni un événement majeur dans l’histoire du médium télévisuel… pourtant, ce documentaire était présenté comme « une expérience extrême et une réflexion profonde sur le rôle de la télé aujourd’hui »(7).

Etant acquis que le documentaire dont il est ici question constituait en quelque sorte le second volet d’une argumentation, revenons à nos moutons, i.e. le discours d’introduction de Philippe Torreton… Ayant mentionné les propos de Patrick Le Lay, le narrateur poursuit ainsi :

« En effet, depuis les années quatre-vingts le divertissement sur petit écran ne trouve plus sa force dans la moralité ou l’émotion, mais dans l’excitation de nos pulsions primitives… Sexe, violence, cruauté, humiliation : le cocktail parfait pour une audience assujettie à une logique économique plus que culturelle… Prochaine étape sur vos écrans HD : peut-être la mort !!… en direct ! »

Le constat est sans appel, et le paysage décrit des plus funestes. Du discours d’un dirigeant de chaîne, visant à expliquer de façon simple (et cynique) le fonctionnement économique de son entreprise, nous en arrivons pars pro toto à un discours portant sur le médium télévisuel en général et sur l’ensemble de ses contenus… La moralité et l’émotion étaient-elles les seules sources d’inspiration du divertissement télévisuel avant que n’adviennent, en France, les télévisions privées au milieu des années quatre-vingts ? Tout ce que l’on peut regarder aujourd’hui n’est-il que sexe, violence, cruauté et humiliation ? Faut-il se laisser accroire a priori par ces constats plutôt que se demander pourquoi ceux-ci sont ainsi établis ?

Sans se poser les questions que nous venons de soulever, la voix over poursuit :
« Tout de suite, dans Infrarouge, ménagez vos dernier neurones encore disponibles… Du Psyshow voyeuriste de 1983 au Loft exhibitionniste des années 2000, en route pour la transgression de tous les tabous… »

En route pour la transgression de tous les tabous !… Il faut dire que cette semaine là, en mars 2010, le téléspectateur lambda n’avait à se mettre sous la dent que le fameux Jeu de la mort de la veille (France 2), La Ferme des Célébrités en Afrique (TF1), ou les auditions de Nouvelle Star (M6), la énième saison de Koh-Lanta ne reprenant que le vendredi de la semaine suivante. Pourquoi se refuserait-il un condensé de violence, de sexe, de cruauté et d’humiliation servit sous couvert d’une volonté affichée de dénonciation ?

La musique a changé. Plus symphonique, plus orchestrée, plus angoissante aussi. A l’écran se succèdent des visages… Visages d’enfants, d’adolescents, d’adultes, en plan d’ensemble ou en gros plan. Ces visages anonymes (8), nous les devinons fascinés par le scintillement d’un écran. Quel contrechamp est offert à cette mise en scène de la fascination ?

La voix que l’on peut entendre n’est plus celle de Torreton ; elle émane apparemment d’un individu que l’on découvre à travers un montage alterné… Le personnage se présentant, selon un dispositif d’adresse classique, et largement étudié, de face semble nous regarder « les yeux dans les yeux ». L’alternance des plans dans le montage pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un champ/contrechamp effectué sur un axe de 180°, mais le discours tenu apparaît comme un commentaire venu d’un autre âge sur cette fascination des téléspectateurs.

Extrait de l'émission Infrarouge, Le temps de cerveau disponible
Source: plateforme YouTube, capture d’écran

Voici, en substance, ce que ce monsieur dit :« La question qui se pose est celle-ci : Sommes-nous des trafiquants d’émotions fortes ? Sommes-nous des courtiers en chair encore tiède ? Ou bien, avons-nous raison de vous montrer ce que vous n’auriez jamais dû ou puvoir ? Avons-nous raison de penser qu’une situation se termine, et qu’une autre commence ?… Les faits sont là : Il est certain que jamais les images n’ont eu autant d’importance qu’en ce moment…. Autrefois, c’est vous qui faisiez les images, et maintenant ce sont les images qui vous font. »

Bien que s’assimilant, dans la continuité du documentaire, à la voix du narrateur, et paraissant en fonction d’indices évidents (noir et blanc, costume et coiffure de l’individu…) avoir été posées au sujet de la télévision depuis la nuit des temps, les questions qui sont ici posées diffèrent quelque peu de celle de Christophe Nick – « Jusqu’où peut aller la télévision ? » – en ce qu’elles impliquent l’emploi de la première personne du pluriel et assument, du moins dans la forme, un certain degré de responsabilité. Il ne s’agissait apparemment pas à l’époque de dénoncer les méfaits d’un objet désigné, mais d’inviter les téléspectateurs de l’époque à une réflexion, dont la structure en chiasme possède un charme très godardien, sur les images que l’on fait et les images qui nous font. Le statut même de cette image héritée d’un lointain passé ne va d’ailleurs pas sans poser problème (9)

Serge Tisseron
Source: plateforme YouTube,               capture d’écran

Nous n’avons pas, dans le cadre de cette contribution, la place pour effectuer une analyse plus poussée de la totalité du documentaire (qui dure dans son ensemble près d’une heure). On y retrouve, comme promis dès le départ, un panorama de programmes qui, des années quatre-vingts jusqu’à une période récente, ont, dans le domaine du divertissement, été taxés de franchir des limites et transgresser des tabous.

Les nombreux extraits, plus ou moins sulfureux, sont cadrés par des interviews d’experts (pour l’essentiel le philosophe Bernard Stiegler, mais également Valérie Patrin Leclère et Yves Jeanneret du CELSA), ou des séquences où ceux-ci ont eu l’occasion d’intervenir à la télévision (comme ci-dessus le psychanalyste Serge Tisseron, qui a lui aussi travaillé sur ces questions).

Les extraits de programmes, français ou étrangers, apportent au documentaire leur lot de cruauté, de violence et d’humiliation, dans la limite de ce qui est présentable en seconde partie de soirée sur France Télévisions. Les discours d’experts, loin d’être inintéressants, peuvent malheureusement apparaître parfois submergés par des images qui se veulent – sous couvert de didactisme – aussi sensationnelles, et par le commentaire over qui instruit… à n’en pas douter, et ce dès les premières minutes du magazine, un procès à charge.

Les réseaux sociaux, ou Internet sur un plan plus général, constituent pour beaucoup des sources intarissables de savoir, de vastes lieux où la création pourrait délimiter un nouveau territoire… Cependant il importe de rappeler ici, par exemple en ce qui concerne une plateforme de partage comme YouTube, qu’elle peut relever à la fois de l’archive et de la diffusion audiovisuelle, non sans oblitérer parfois l’une ou l’autre de ces fonctions. « La principale vertu du cyberespace est de dissoudre tout ce qui gêne », écrivait Pierre Musso (10). En offrant ici quelques éléments du contexte télévisuel originel de diffusion du documentaire, nous avons tenté d’en éclairer la lecture pour un éventuel internaute/spectateur, quitte à émousser le tranchant discursif du journaliste, et à en atténuer les potentiels effets perlocutoires.

 

(1) Vidéo consultable à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=-BZzirTcF6w, cumulant au moment où ces lignes sont écrites 6130 vues. Le document audiovisuel dont il sera ici question a été également posté antérieurement sur le site de partage, et était donc disponible à l’adresse http://www.youtube.com/watch?v=bhXuiWs3CwM depuis le 4 mai 2011 (7564 vues à ce jour).

(2) Selon le site d’Acrimed, les propos en question trouveraient source dans une dépêche AFP datée du 9 juillet 2004, et auraient été publiés dans un ouvrage intitulé Les dirigeants face au changement (éditions du Huitième jour, 2004), préfacé par Ernest-Antoine Seillière.

(3) Les logiques communicationnelles dans lesquelles s’inscrivent le témoignage et la citation dans le cadre de l’activité journalistique recouvrent une réalité fort complexe. Voir Marie-France Chambat-Houillon, « Citation contre témoignage dans le discours informatif télévisuel », in Citer l’autre, dir. M.D. Popelard & A. Wall, PSN, 2005

(4) En fait, cela est même plus complexe que cela puisque ce numéro du magazine Infrarouge est aussi le fruit de la société de production Yami 2, production qui est mise en œuvre avec la participation de France Télévisions, et que le générique introductif  indique qu’il s’agit d’« un film de Christophe Nick et Jean-Robert Viallet », et le générique de fin mentionne que le film a été « écrit par » Christophe Nick et « réalisé par » Jean-Robert Viallet… De toutes façons, comme l’affirme le sociologue américain Howard S. Becker, « Un film, un concert, une pièce de théâtre ou un opéra ne peuvent être l’œuvre d’une seule et unique personne qui ferait tout d’un bout à l’autre. » (Les mondes de l’art, Champs Flammarion, 1988, p.37).

(5) Source : France2, émission Infrarouge, page web consultée le 25 avril 2013.

(6) Voir à ce sujet, par exemple, l’interview de François Jost publiée dans le quotidien gratuit Métro

(7) Source : Dossier de Presse de l’émission, téléchargeable sur le site de la société de production

(8) Pas si anonymes que cela, en fait, car les noms de ces différentes personnes apparaissent, comme autant d’acteurs, au générique de fin de l’émission.

(9) Des indices visuels et auditifs marquent l’image du sceau d’une indubitable ancienneté, mais l’absence relative de références dans son insertion au sein du documentaire empêche partiellement sa reconnaissance en tant que citation (pas de véritable indication du discours citant quant au discours cité)… Notre curiosité nous a poussé à l’identifier dans le générique de clôture comme un extrait d’une édition spéciale d’un Journal Télévisé de 1957, mais nous n’avons pu pour le moment aller plus loin.

(10) P. Musso, Critique des réseaux, Paris, PUF, 2003, p.331.

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