Trajectoire d’humanitaire… De Paris à Homa Bay

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Cette ville n’est que bruit. De jour comme de nuit, Homa Bay (1) sonne, craque, bruisse, résonne, vrombit, grince, tonne, tambourine. Il est une heure du matin. Ecrasée sous ma moustiquaire, je peine à trouver le sommeil. Le souhaiterais-je vraiment que cela me serait impossible. Animaux, insectes, Hommes, éléments s’unissent en une permanente autant que narquoise cacophonie.

Quelque part dans la nuit, des joueurs de djembés font une course d’endurance. Une créature de sexe indéterminée psalmodie par-dessus avec la régularité d’une alarme de voiture. Les chiens aboient. Les grenouillent coassent comme des semelles en caoutchouc. D’odieux volatiles nocturnes, d’espèces inconnues de mes services, donnent le La. Les papillons se croient obligés de faire crisser leurs ailes. Et ils doivent être  nombreux, les enfoirés. Les anophèles, furieux d’être séparés de mes produits sanguins par des kilomètres de tulles, me font parvenir avec une constance véhémente leur mécontentement.

Patience. Le jour pointera, et vous fera tous taire.

Vous serez remplacés par les pétarades nasillardes des mobylettes, de celles que l’Afrique compte par millions, par le fracas des camions sur des ornières grandes comme l’Ile de France, par les clameurs qui montent du marché, et par les cris des écoliers en uniforme bleu marine, qui nous escortent de leur : ‘’Mzungu ! How a u ? ‘’

Cette ville n’est que fureur… Tôt le matin et tard le soir, les vociférations haletantes des prêcheurs jaillissent des églises charismatiques. Les micros mal réglés vomissent la Bonne Parole. Quelques bribes de leurs discours trouvent leur voie dans nos oreilles non exercées. La plupart du temps : ‘’You’ll go to Hell’’. Merci infiniment. Des chorales de Gospel prennent le relais, faux. Sans doute le vacarme assourdit-il les chanteurs. Puis les fous de Dieu reprennent la main, sous les vivats des fidèles. La lecture des Evangiles ressemble aux commentaires d’un championnat de catch.

Cette ville n’est qu’odeur. Debout dans le jardin, j’inhale à plein poumon. L’air africain exhale une senteur particulière, de cendres, de poussière et de feuilles. Je l’ai reconnue tout de suite, le pied à peine posé sur le tarmac de Kenyatta International. C’est cette poussière rouge-orangée qui s’est infiltrée dans chaque pore de ma peau et que je ne supporte qu’à grand peine ; cette odeur salée omniprésente, de papiers et de ronces brulés ; cette odeur végétale, celle d’un continent qui ne connait pas le pot catalytique mais qui ne sera jamais aussi pollué que celui d’où je viens. A Paris l’air est gris et sent le gasoil. Ici il sent la glaise et l’espoir.

Cette ville n’est que couleur. Si primaires, si crues, si belles. Ces jaunes citrons, sur les voitures et les enseignes peintes à la main des échoppes ; ces verts menthes, sur les marchés ; ces ocres si chauds que l’on a envie de croquer dedans, le gris des poissons, le brun du bois et de la tôle rouillée. Et le bleu pâle du ciel sans nuage, juste au dessus.

Comme les apparences peuvent être trompeuses. ‘’ L’avenir est très sombre’’, m’a dit un jour un ami médecin. ‘’Pour une personne placée sous antirétroviraux, il est fort probable que deux sont contaminées pendant ce temps’’. Et c’est particulièrement vrai dans cette jolie petite ville, si vivante et si colorée.

La mort est partout. Discrète, traitre même, mais omniprésente. Un autre médecin : ‘’On trouve des cercueils n’importe où dans le coin, la mort, la mort… comme si c’était normal’’. Ça m’a frappée aussi, au début. Au marché, entre les étals de mangues et d’avocats, on peut acheter un cercueil, si on veut. C’est la même chose dans tous les villages de la région. Les ébénistes locaux en proposent au milieu des étagères et des tabourets.

13% de la population, dans le sud de la province du Nyanza, serait infectée par le virus. Le nombre de personnes ignorant leur statut serait deux fois plus important que celui sous traitement. Difficile d’en comprendre les raisons. Les luos, qui représentent l’ethnie majoritaire ici, ne pratiquent pas la circoncision. L’état Kenyan s’est lancé, il y a quelques années, dans un vaste programme de découpe. Chaque dispensaire, chaque centre de santé, chaque hôpital, fait la promotion de la circoncision volontaire et gratuite. Sur des affiches couleur lavande, on voit toujours la même jeune femme souriante, expliquant à quel point elle est contente d’avoir convaincu son partenaire de subir le coup de scalpel salutaire. La circoncision permet de réduire de 60% la contraction du virus du Sida par les hommes, ainsi que de bon nombre de maladies sexuellement transmissibles. Mais ce programme n’est pas suffisant.

‘’On a raté le coche concernant la circoncision… Alors qu’elle est très efficace. Si la circoncision était un vaccin, on se serait mis à découper le prépuce des hommes du monde entier… Réduire de 60% le risque de transmission, c’est aussi efficace qu’un vaccin’’. Mais le sujet reste tabou, là est bien le problème.

‘Et l’absence de circoncision n’explique pas tout. Il doit y avoir quelque chose d’encore plus tabou, quelque chose qu’on rate’’.

Alors, en attendant, on continue. ‘’Une grosse partie de ma famille a été emportée par le HIV… Je suis un des seuls adultes, à veiller sur une tribu d’orphelins’’. La clinique est toujours pleine. Un millier de patients y vient chaque semaine. Certains sont maigres à faire peur. D’autres sont de véritables monstres, défigurés par de redoutables dermatoses. Il règne dans les couloirs de la clinique une tristesse silencieuse.

Et malgré tout l’espoir. Un matin mon assistant est arrivé tout heureux. ‘’J’ai passé une excellente soirée. Mon voisin m’a invité, il célébrait l’anniversaire de sa mise sous ARV, il y a exactement onze ans. Il est en bonne santé depuis. C’était une petite fête sans prétention, il y avait juste un petit gâteau… mais c’était extraordinaire’’.

(1)   Homa Bay est un port de pêche sur la rive sud du golfe de Winam et le chef-lieu du comté de Homa Bay et du district de Ndhiwa dans la province de Nyanza au Kenya.