Une recherche en cours : comprendre les logiques migratoires des jeunes Dakarois vers l’Europe

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Grotius International et l’Institut Panos Paris s’associent à l’Atelier Migrations de l’EHESS dirigé par Lila Belkacem. Convergences entre recherche universitaire et pratiques… Alice Corbet, anthropologue, membre du Comité de rédaction de Grotius, a pour tâche d’être au cœur de cette association. Ce mois, nous recevons Kelly Poulet qui lève un voile sur ses travaux.

Alice Corbet : Vous travaillez sur les logiques migratoires des jeunes Dakarois, entre Dakar et l’Europe. Comment poursuivez-vous vos recherches ?

Kelly Poulet : Après deux années de Master sur les causes des départs des Sénégalais, je continue mes allers-retours sur le « terrain », qui correspond avant tout à la population ciblée : les jeunes Dakarois qui migrent pour le travail[1]. Ce point de départ délimite la spatialisation de mon terrain, qui est finalement devenu un ensemble de lieux multiples où ma présence découle de (et n’a de sens que par) ces migrants suivis. Le caractère multisitué de cet objet de recherche et les regards pluriels permettent alors la compréhension complète du phénomène migratoire.

Pour mener à bien ces recherches, je récolte des récits de vie, j’observe et je mène des discussions informelles auprès de migrants en France, des candidats au départ à Dakar, des familles, des amis et voisins de quartier qui ne migrent pas… À Dakar, j’enquête dans trois quartiers concernés par les départs des jeunes qui se distinguent fortement par leur histoire mais également par une composition sociale et économique très diverse.

Alice Corbet : Quelles sont les raisons du départ des migrants ?

Kelly Poulet : Avec 26% des migrants sénégalais provenant de la région dakaroise, la capitale est devenue le principal espace d’émigration du Sénégal depuis les années 80 et sa jeunesse en est la principale actrice. Cette dynamique nouvelle projette au devant de la scène de nouveaux acteurs : autrefois majoritairement rurale, la population émigrante est désormais essentiellement urbaine.

Autre changement majeur, la migration internationale, auparavant l’apanage des populations soninké, comporte actuellement des populations de différentes origines ethniques du Sénégal, signe que la migration touche désormais indifféremment tous les types de populations du pays[2].

Ce tournant pris à partir des années 1980 n’est pas sans lien avec la dégradation sociale et économique du Sénégal à cette époque ; dégradation que la population subit toujours à l’heure actuelle. Par exemple, un taux de chômage sans précédent touche aujourd’hui les Sénégalais, en particulier les moins de 25 ans qui représentent 64% de la population du pays.

Cette situation les condamne à la “débrouillardise” –avec un secteur informel devenu le principal pourvoyeur d’emplois– ou à la migration. Sur place, cette dernière m’est en effet apparue comme l’alternative pour pourvoir aux besoins économiques actuels. Mais si les médias qualifient communément de « détresse » et explicitent la motivation pour le départ des migrants par leur situation d’extrême pauvreté, cela a fortement été réfuté : différents rapports montrent que la majorité des migrants ne sont pas parmi les plus pauvres de leur pays[3].

Le Rapport National Sénégal[4] démontre, pour sa part, que les migrations sénégalaises récentes (depuis 1980) répondent à des logiques plus individuelles en milieu urbain, notamment en région dakaroise. Il m’apparait également clairement que les causes économiques n’expliquent pas à elles seules la massification des départs des jeunes Dakarois.

En effet, ce qui est manifeste, c’est que dans le contexte de paupérisation accrue perceptible dans la capitale, de plus en plus de personnes se retrouvent à la charge de peu d’individus, et il devient impossible pour un nombre grandissant de Dakarois de répondre à l’injonction d’entraide propre à l’éthos communautaire sénégalais, qui tient pourtant une place fondamentale dans la régulation sociale propre à ce pays. Les plus jeunes, touchés majoritairement par le chômage, ne peuvent que difficilement aider financièrement leurs aînés. Et faire leurs preuves est plus que compromis.

Dans ce contexte, la solidarité familiale peut devenir ainsi une situation pesante pour l’individu bénéficiaire qui aura alors « le sentiment de ne pas être ou celui d’être réduit à ce qu’on ne désire surtout pas : l’insignifiance sociale »[5].

Les jeunes ont du mal à sortir de cet état –de « jeunesse »- pourtant passager. Ils aspirent à trouver un travail, avoir de l’argent, se marier, etc, et être ainsi reconnus socialement comme « adultes »[6].  La migration vers un ailleurs est alors pensée comme pouvant permettre de répondre à ses propres besoins de consommation personnelle, à ses ambitions individuelles (fonder sa propre famille, décohabiter…), à pouvoir donner à ses proches, mais aussi à s’émanciper du poids de la situation socio-économique de sa famille et à être au cœur d’une mobilité sociale. Il faut ici stipuler que le projet migratoire ne signifie en rien la rupture avec la famille et le pays d’origine puisque, pour la plupart, le réseau familial représente l’espace où sera reconnue leur individualité.

D’ailleurs, cette jeunesse urbaine se retrouve au devant de la scène dans les mouvements de protestations qui ont cours en ce moment-même à Dakar[7], pour crier ses mécontentements et lutter pour une démocratie réelle. Les jeunes expriment leur désir d’émancipation, leur détermination à ne plus « subir ». Dans un certains nombre de vidéo, ils mettent en avant leur « courage » à se battre…

Alice Corbet : Quelle identité se définit-elle à travers la figure du migrant ?

Kelly Poulet : « Je suis parti à l’aventure », tenter le « mbëkë mi » (c’est-à-dire le coup de tête) : les candidats au départ sont attirés par cette figure de l’aventurier, du courageux[8] qui brave la mer ou les frontières sans avoir peur ni de la mort ni de l’inconnu, car au bout de l’aventure s’ensuit souvent la réussite. Cette représentation du migrant et de sa migration est valorisée dans la société sénégalaise[9].

Dans le contexte migratoire, ce terme d’aventurier désignerait « un migrant pour qui le projet de voyage, le désir de voir le monde et les mobiles personnels comme la réalisation de soi priment sur le projet économique »[10] : la mobilité géographique des Sénégalais peut être associée à la mobilité sociale. La frontière et son franchissement ont un rôle symbolique très fort. La migration se présente – et est représentée – comme un parcours initiatique où le jeune urbain va pouvoir s’affirmer en montrant sa bravoure.

Ainsi, à travers la mobilité, une nouvelle catégorie sociale a émergé au Sénégal : celle du migrant qui s’affranchit de l’ordre hiérarchique traditionnel basé sur l’aînesse sociale. En effet, le fait d’être migrant –ou de l’avoir été– peut conférer à l’individu une légitimité qu’il n’avait pas auparavant auprès des siens. Les mères vont préférer que leurs filles se marient avec des migrants, et le fait d’avoir un fils migrant dans sa famille est source de prestige social. De plus, en contribuant au bien-être de la famille ou du quartier d’origine, les migrants acquièrent un droit de regard et de décision sur tout ce qui se fait –ou va se faire… Aussi, les migrants de retour véhiculent une représentation valorisante de la mobilité en affichant une réussite financière par le biais de différents signes extérieurs de richesse : à travers leur mobilité, ils se socialisent dès lors dans de nouveaux rapports aux autres et aux territoires. C’est d’ailleurs en ce sens qu’il est intéressant de se pencher sur la question des dynamiques de quartier : en tant qu’espace plus ou moins restreint, homogène, chargé d’un vécu et de représentations communes, c’est un territoire transformé par le processus de migration et par les migrants eux-mêmes, favorisant la diffusion du comportement migratoire.

 

[1] Je stipule « pour travail » dans la mesure où la population ciblée a déjà terminé le cursus scolaire, diplômée ou non, les jeunes auprès desquels j’enquête ne migrent pas pour étude.
[2] La population du Sénégal se répartit entre différentes ethnies. On compte 46,7% de Wolofs, 28% de Peuls, 5,8% de Sérères, 3,8% de Diola, 3,4% de Mandingue, 3,7% de Soninké.
[3] Le Rapport mondial sur le développement humain de 2009 récuse fortement ces stéréotypes concernant les migrants et tente, sous le prisme du développement, d’élargir les représentations de la migration pour refléter une réalité plus complexe : rapport mondial sur le développement humain 2009, Lever les barrières : Mobilités et développement humain, Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) éd.
[4] Rapport national Sénégal, Facteurs d’attraction et de répulsion à l’origine des flux migratoires internationaux, population et conditions sociales, Commission européenne, Office statistique des commissions européennes, n°12, 2000.
[5] TIMERA, M., 2001, « Les migrations des jeunes sahéliens : affirmation de soi et émancipation », Autrepart, 2001, pp. 37-49.
[6] Je renvoie sur ce sujet aux travaux de Ph. Antoine.
[7] A l’initiative du mouvement Y’en a marre et plus globalement du M23 regroupant l’ensemble de l’opposition au président Abdoulaye Wade.
[8] Objet de nombreux travaux et traitée singulièrement par S. Bredeloup.
[9] Elle peut rappeler, dans la conscience collective des Africains de l’Ouest, l’épopée guerrière des diamantaires hal pulaar et soninké, originaires de la vallée du fleuve Sénégal  dans les années 1970 : BA, C.-O., et NDIAYE, A.I., 2008, « L’émigration clandestine sénégalaise », revue Asylon(s), n°3, mars 2008.
[10] STREIFF-FENART, J. et POUTIGNAT, P., 2007, « De l’aventurier au commerçant transnational, trajectoires croisées et lieux intermédiaires à Nouadhibou (Mauritanie) » [en ligne], Cahiers de la Méditerranée, vol. 73, 2006, mis en ligne le 19 octobre 2007, Consulté le 01 septembre 2009. URL : http://cdlm.revues.org/index1553.html