Conquête territoriale et construction étatique : l’État islamique jusqu’où ?

0

combattants musulmans

Pour appréhender le phénomène de l’ « État islamique », sa stratégie territoriale et ses ambitions, il faut bien avoir à l’esprit que l’on a affaire à un nouveau type d’organisation islamiste sunnite, puisque contrairement à Al-Qaïda qui privilégiait une logique de guérilla sur la scène mondiale, l’ « État islamique » innove en ce sens qu’il ambitionne de conquérir et d’administrer des territoires, qui s’étendent aujourd’hui, schématiquement, de Mossoul à Alep. Il s’agit là d’un projet utopique qui vise à éradiquer les frontières politiques dessinées par les puissances coloniales qu’étaient la France et le Royaume-Uni au lendemain de la Première Guerre mondiale (conférence de San Remo en 1920), et à englober les populations musulmanes au sein d’une même structure politique, le califat.

Dynamiques et origines de l’EI

Il faut distinguer deux événements majeurs qui ont provoqué l’émergence de l’ « État islamique » sur la scène régionale. Le premier, qui constitue en quelque sorte son certificat de naissance, est l’intervention anglo-américaine en Irak en 2003, qui a mis un terme au règne de Saddam Hussein et a installé les Irakiens chiites au pouvoir au détriment des sunnites. C’est dans un contexte de chaos sécuritaire et de vigueur des identités communautaires qu’est né ce qui deviendra l’ « État islamique ». Le second événement majeur est la guerre civile syrienne, qui a commencé en 2011. Le basculement du pays dans le chaos a constitué un terreau fertile pour les ambitions d’Abu Bakr Al-Baghdadi, alors chef de l’ « État islamique en Irak » (2006-2013). L’organisation prendra ensuite le nom d’ « État islamique en Irak et au Levant » en 2013, avant de devenir l’ « État islamique » en juin 2014.

Si l’ « État islamique » a été capable de conquérir des pans entiers de territoires en Irak et en Syrie depuis l’été 2014, c’est qu’il a bénéficié du savoir-faire d’anciens lieutenants et officiers de Saddam Hussein. Le parcours d’Abu Muslim Al-Turkmani illustre bien ce point : ancien lieutenant-colonel dans l’armée de Saddam Hussein et dans les Forces spéciales irakiennes jusqu’en 2003, il est emprisonné au Camp Bucca par les Américains. Il y subit des épisodes de torture et y rencontre Al-Baghdadi. À leur sortie du Camp, Al-Turkmani est devenu le bras droit de celui qui allait se proclamer calife. Ainsi l’ « État islamique » est une organisation professionnelle, aussi bien dans la conduite des opérations militaires que dans l’administration politique, grâce au « savoir-faire » de nombreux ex-baathistes épris de vengeance contre le nouveau gouvernement de Bagdad qui entourent Abu Bakr Al-Baghdadi.

Depuis l’automne 2014, on observe un net ralentissement de l’ « État islamique ». La campagne de bombardements de la coalition depuis août (États-Unis) et septembre (France) et l’appui aux forces kurdes ont porté leurs fruits, et les difficultés du groupe djihadiste se sont matérialisées à travers la défaite de Kobané, intervenue à la fin du mois de janvier 2015. Depuis, on assiste à une redéfinition de la stratégie de l’ « État islamique » autour de deux axes :

Le premier est l’entrée du groupe dans une phase de consolidation et de préservation. Il s’agit de rentrer dans une logique défensive et attentiste sur les fronts syro-irakiens. Cette stratégie consiste à éviter les forces de Bachar el-Assad, comme l’a prouvé le retrait des djihadistes du nord-est d’Alep début de février 2015, et à se concentrer sur les « territoires utiles ». Pour l’ « État islamique », cela signifie porter l’essentiel des efforts sur les zones peuplées d’Arabes sunnites, qui constituent sa base potentielle de soutien, notamment à l’est de Hama et de Homs, et consolider son emprise sur les territoires qu’il domine, en particulier le long de l’Euphrate, de Raqqa à Deir Ezzor. C’est la raison pour laquelle la défaite de Kobané ne sera pas le « Stalingrad syrien » : d’une part, Kobané ne représentait pas un intérêt stratégique majeur pour le groupe, d’autre part, il s’agissait d’une ville a priori hostile, car peuplée de Kurdes.

Cette logique défensive sur les territoires qui l’ont vu naître se double d’une stratégie offensive extraterritoriale. Elle se matérialise à travers la création de branches sur la rive sud de la Méditerranée (Libye, Algérie, Égypte) et ailleurs (dernièrement Boko Haram). Cette stratégie répond à deux objectifs : détourner l’attention du front syro-irakien où l’ « État islamique » est en difficulté ; et éparpiller les efforts de la coalition internationale en essayant de susciter une intervention militaire, par exemple en Libye.

Comment gouverne l’ « État islamique » ?

Comme son nom l’indique, l’ « État islamique » a des prétentions étatiques. Il applique un modèle de gouvernance décentralisé, qui s’appuie sur les locaux et les notables, afin de se donner de la légitimité. Son modèle fonctionne aussi bien dans les villages et les campagnes que dans les grandes agglomérations, comme Mossoul.

À partir de là, le groupe intervient dans toute une série de secteurs, en particulier l’école, qui est prioritaire pour préparer notamment la future génération. L’ « État islamique » a donc mis en place tout un programme minutieux dans ce domaine : un volet administratif, qui consiste à organiser les horaires et les cours, déterminer un calendrier d’examens, etc. ; et un volet plus politique, centré sur le contenu des enseignements. On peut parler d’un véritable programme d’endoctrinement : formation des enseignants à la mosquée en « cours de religion », certaines références sont bannies (théorie de l’évolution, nationalisme), fin de la mixité, port du voile intégral obligatoire pour les filles, et les garçons sont envoyés dans des camps d’entraînement où ils reçoivent éducation religieuse et formation guerrière. Ainsi, si un jour l’ « État islamique » venait à disparaître, le secteur de l’éducation devra être central dans la réponse humanitaire, puisque de nombreux jeunes auront été endoctrinés. Le passage de l’EI dans ces sociétés risque de laisser des traces, aussi bien « corporelles » (violences, torture) que psychologiques.

L’ « État islamique » gouverne de façon autoritaire et sectaire, poursuivant une logique de purification culturelle et cultuelle. Les adversaires sont systématiquement éliminés. Pour autant, bien que sa réputation de violence et d’intolérance incite de nombreuses personnes à fuir, sa capacité à ramener l’ordre après quatre années de guerre civile est vue d’un bon œil d’un territoire à un autre. Certes, la justice est expéditive et se fait au nom de principes moyenâgeux, mais force est de constater que l’ordre sécuritaire, administratif et judiciaire fonctionne tant bien que mal, malgré la gabegie. Il réussit, en quelque sorte, là où les rebelles syriens ont échoué depuis quatre ans.

La question de l’administration des territoires pose celle de ses revenus et de ses sources. Jusqu’à une date récente, le pétrole jouait un rôle central dans le financement de l’ « État islamique », puisque celui-ci contrôle certains champs pétroliers à l’est de la Syrie et quelques-uns autour de Mossoul. Il s’agit essentiellement de pétrole brut, revendu dans les circuits de contrebande via la Turquie, le Liban, la Jordanie ou l’Irak. Les barils sont achetés par des hommes d’affaires et toute une série d’intermédiaires. Cependant, la coalition internationale ayant réduit les revenus liés au pétrole, le groupe se finance désormais grâce à des activités criminelles, un peu comme une mafia, tirant des revenus des taxes, des rançons, du pillage et des trafics d’antiquités.

On peut noter qu’avec la diminution de ses recettes et les difficultés sur le plan militaire, on observe çà et là des incidents, notamment entre combattants syriens et combattants étrangers (81 nationalités différentes, selon un rapport du Groupe Soufan). Un article du Washington Post le 8 mars dernier a consacré un article sur la question, relatant la dispute entre un commandant syrien et un commandant koweïtien, le Syrien refusant d’obéir aux ordres du Koweïtien du fait de sa nationalité étrangère. Bien évidemment, il ne faut pas surestimer ces incidents, car l’ « État islamique » conserve encore une cohérence, une force et une dynamique favorables. Mais cela montre aussi qu’il n’est pas invincible, et que si les difficultés sur les fronts syrien et irakien se poursuivent, on peut imaginer une aggravation de ces tensions entre étrangers et locaux, combattants et population civile.

Où va l’ « État islamique » ?

À la question « l’ « État islamique » peut-il encore s’étendre et conquérir des territoires ? », on peut répondre qu’il faut regarder du côté des zones où le chaos s’est établi, où l’État est faible, voire inexistant, mais aussi où les divisions communautaires sont fortes. Deux pays pourraient faire l’objet, non pas d’une invasion terrestre car cela nécessiterait quantité de moyens humains et financiers, mais au moins d’une déstabilisation importante : le Liban et la Jordanie. Les deux pays abritent des cellules et des sympathisants de l’ « État islamique » qui ont une influence importante. Dans le cas précis du Liban, plusieurs manifestations de soutien ont eu lieu en faveur de l’ « État islamique », notamment à Tripoli, et le groupe a bénéficié de défections en sa faveur début janvier 2015 dans le sud de la Syrie, si bien qu’une offensive au printemps dans le nord du Liban n’est pas à exclure. Le groupe serait en train de planifier une opération, dont la porte d’entrée pourrait être Ersal, bastion des rebelles syriens et des djihadistes depuis 2011.

L’une des questions fondamentales pour l’avenir de l’ « État islamique » en Syrie sera celle de ses rapports avec le Front Al-Nosra, la branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie. Si l’on regarde la carte des zones de contrôle en Syrie par les quatre acteurs majeurs du conflit (« État islamique », Al-Nosra, Assad et les Kurdes), on remarque que l’ « État islamique » et Al-Nosra ont une proximité idéologique importante, et que leurs mauvaises relations sont davantage dues à une querelle de chefs, entre Al-Baghdadi et Al-Jolani (leader d’Al-Nosra). À terme, il est tout à fait probable que l’ « État islamique » finisse par absorber Al-Nosra, car maintenant que les « rebelles modérés » ont été éliminés, le groupe va faire l’objet d’une attention particulière dans l’effort militaire d’Assad, et son affaiblissement pourrait l’amener dans un premier temps à collaborer de façon ponctuelle avec l’ « État islamique », avant de le rejoindre, complètement ou partiellement. Les bombardements de la coalition, qui visent l’ « État islamique » mais aussi Al-Nosra, pourraient déjà favoriser un rapprochement.

Ainsi, l’ « État islamique » est parti pour durer au moins un an, pour plusieurs raisons :

La force militaire a pris le pas sur le règlement politique du conflit : tous les acteurs iront jusqu’au bout de la logique militaire, aucun n’est susceptible de négocier quoi que ce soit, ce qui est, en soi, une mauvaise nouvelle pour la réponse humanitaire. De plus, l’ « État islamique » dispose encore de ressources importantes, malgré une nette diminution. Il peut compter aussi sur certains riches donateurs des pays du Golfe, qui n’auront pas intérêt à ce qu’il disparaisse de sitôt. En matière de ressources humaines, si l’aide humanitaire diminue malgré les besoins croissants, beaucoup de réfugiés pourraient se mettre sous la protection de l’ « État islamique ».

Par ailleurs, le groupe représente ce que Peter Harling a appelé un « monstre providentiel » (Le Monde diplomatique, septembre 2014), c’est-à-dire que sur la scène diplomatique régionale, les différents acteurs utilisent le groupe djihadiste selon leurs stratégies et leurs intérêts : l’Iran déploie ses milices chiites et étend son influence, l’Arabie Saoudite y a vu un moyen de briser l’axe pro-Iran (Syrie, Irak, Liban), la Turquie cherche à briser l’élan des Kurdes, etc.

Au niveau régional, l’aggravation des tensions communautaires profite indéniablement à l’ « État islamique » : les milices chiites ont beau engranger des succès, elles ne valent pas mieux que leurs ennemis sunnites en termes de violence (cf. rapport d’Amnesty International en octobre 2014). Par conséquent, sur le terrain, il n’y a pas d’alternative crédible aux yeux des populations administrées. L’ « État islamique » est violent, mais les populations sunnites n’ont aucune envie de retourner dans le giron de Bagdad et de Damas et de s’exposer à des actes de représailles par les milices chiites. Il s’agit donc d’un choix par défaut, ces populations étant conscientes de la nature barbare de l’ « État islamique » et la subissant au quotidien. L’ordre politique régional risque d’être profondément bouleversé, et plutôt qu’une réconciliation et un retour à la situation d’avant-guerre, on assistera probablement à des remodelages internes des États.

 

Philippe Bannier

Philippe Bannier

Philippe Bannier est diplômé de Sciences Po Lyon. Il est l’auteur de l’ouvrage L’État islamique et le bouleversement de l’ordre régional, publié aux Editions du Cygne en janvier 2015.