Construire un champ pluridisciplinaire d’études humanitaires en France

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Les débats de la table ronde « Quelles recherches pour quel humanitaire ? » organisée début septembre 2014 au Forum Convergences par le Fonds Croix-Rouge française ont montré l’actualité de la question de la recherche humanitaire. La création – en 2013 – de celui-ci et le lancement réussi de ses premiers programmes, la place progressivement occupée – depuis sa fondation en 1999 au sein de Médecins Sans Frontières-F – par le CRASH (Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires), l’ouverture ces dernières années de directions ou départements de recherche-action au sein d’ONG et/ou à travers des fondations qu’elles ont initiées (comme à Action Contre la Faim-F, Médecins du Monde-F, Handicap International-F), les travaux conduits par le Groupe URD (Urgence, Réhabilitation, Développement) l’illustrent au sein du milieu, en même temps qu’ils témoignent des réponses qui ont commencé d’y être apportées.

Si la volonté de mieux partager un certain nombre de résultats et de pratiques avec la communauté humanitaire française est aujourd’hui affirmée par ces différentes initiatives, leur caractéristique commune – en dépit de leur dynamisme – est d’abord leur taille relativement réduite. De plus, elles ne constituent pas (ou ne le souhaitent pas) une structure référentielle autour de laquelle pourraient s’agglomérer d’autres structures existantes (en fonction des orientations de recherche retenues), aussi bien que des itinéraires individuels. En outre (c’est le cas du CRASH qui le revendique), il s’agit – au moins pour partie – d’entités dédiées remplissant aussi une vocation de conseil et de formation en interne vis-à-vis de l’ONG concernée.

Parallèlement, divers chercheurs dans des universités, au sein d’Instituts d’Études Politiques, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), etc. mènent ou ont mené des études généralement de qualité sur des « sujets humanitaires ». Néanmoins, ces chercheurs demeurent assez isolés et font face à un risque permanent de marginalisation. Quelques fois, des équipes sont constituées, mais alors l’objectif premier est de répondre à un appel à propositions, et elles n’ont aucune existence permanente.

Pourtant, le renforcement des liens entre les mondes de l’humanitaire et de la recherche et une meilleure interaction entre eux ont suscité depuis une quinzaine d’années maintes rencontres, débats, journées d’étude, colloques… Si des progrès ont certes été réalisés, si la compréhension des objectifs ainsi que des agendas des uns et des autres s’est améliorée, pourquoi ce sentiment que les réponses fournies jusqu’à aujourd’hui restent en deçà des attentes tant des milieux humanitaire et universitaire que de citoyens désireux de mieux comprendre cette activité si particulière ? Ne serait-ce pas parce qu’il faut renverser la perspective et l’appréhender de façon radicalement différente en se demandant si la raison principale de ce relatif statu quo – en dépit des bonnes volontés réciproques et des efforts méritoires évoqués ci-dessus – ne tiendrait pas avant tout à un double déficit de structuration et de légitimité, laquelle frapperait la recherche sur l’humanitaire d’une suspicion au plan scientifique ?

Car, contrairement aux pays anglo-saxons et à l’Europe du Nord, on ne trouve en France ni champ académique dédié, ni un ou plusieurs lieux permanents de débat et de réflexion rattachés aux institutions publiques de recherche, espaces qui rassembleraient chercheurs issus de disciplines différentes, professionnels et observateurs de l’humanitaire. Aucun programme scientifique d’ensemble (qui permettrait, par exemple, la conduite de travaux pluridisciplinaires sur une base pluriannuelle) n’existe véritablement sur le territoire. Pourtant, la société civile y a sécrété des organisations humanitaires privées puissantes et largement présentes dans l’espace public national comme international (de la Croix-Rouge française à MSF, en passant par ACF, HI, MDM, ACTED, PU-AMI, le Secours Islamique-France, Solidarités, Oxfam-F…). De plus, l’État, pour sa part, a largement introduit depuis vingt-cinq ans l’aide humanitaire au sein du répertoire de son action extérieure et européenne et est à l’origine d’entités multilatérales, telle UNITAID. Cette inexistence d’une structure – au sein du monde de la recherche – spécifiquement consacrée à la recherche aussi bien sur les aspects concrets de l’aide, ses transformations ou ses approches théoriques et conceptuelles constitue une anomalie dont les agences humanitaires sont les premières à pâtir.

Une cause essentielle de cette carence est à chercher dans la rigidité des disciplines reconnues comme valides dans l’univers académique hexagonal, tant en sciences sociales qu’en sciences dures. Si le discours officiel y encourage la multidisciplinarité, dans le quotidien des laboratoires et des centres de recherche, il s’en faut de beaucoup qu’elle soit une priorité… Or le domaine humanitaire est – par nature – au carrefour de plusieurs appréhensions scientifiques.

Pourtant, une approche française des questions humanitaires existe de facto. Elle se différencie – sur plusieurs points qu’il n’est pas possible ici de détailler – des analyses anglo-saxonnes aujourd’hui largement dominantes. Toutefois, si l’on veut qu’elle soit conceptualisée – et débouche sur des productions concrètes –, une initiative forte semble d’autant plus nécessaire que le domaine humanitaire est confronté en cette première partie du XXIe siècle à des défis d’une ampleur inégalée. Afin de véritablement faire reconnaître et légitimer – en France – l’existence d’un domaine d’Études humanitaires, tout en stimulant, voire suscitant, des synergies grâce à une fonction de tête de réseau, il conviendrait qu’elles bénéficient d’un ancrage solide au sein d’une institution académique qui validerait leur caractère scientifique.

Le moindre des paradoxes n’est pas d’ailleurs qu’un tel domaine bénéficie déjà d’une reconnaissance avérée dans plusieurs pays francophones. En Suisse et au Canada, des centres de recherches pluridisciplinaires se sont constitués ces dernières années. Le Centre d’Enseignement et de Recherche en Action Humanitaire (CERAH) à Genève ou l’Observatoire Canadien sur les Crises et l’Aide Humanitaires (OCCAH) à Montréal peuvent être cités.

Un dernier écueil majeur réside dans le partage effectif des résultats et des pratiques. Certes, les structures actuellement existantes s’attachent (après des périodes où les productions étaient avant tout à usage restreint et interne) à la promotion de telles pratiques. Par exemple, elles mettent en ligne tout ou partie de leurs résultats, publications, ouvrages, brochures… Néanmoins, l’appropriation par les différents acteurs du milieu ou la reconnaissance de leur qualité scientifique (pourtant bien réelle) reste insuffisante. Les tentatives de mutualisation se heurtent à de multiples obstacles. La raison réside probablement dans un effet d’identification des productions avec leurs « producteurs » les délégitimant pour partie, dans la mesure où ces derniers n’apparaissent pas comme détachés des contingences organisationnelles ou de leurs donneurs d’ordre et commanditaires, à l’exception du Fonds Croix-Rouge qui semble y échapper. Cependant, sa jeunesse ne permet pas de disposer d’un recul suffisant pour en avoir la certitude.

Si, tout en partageant ce constat, on souhaite sortir de ce surplace, l’urgence (pour employer un terme du langage de l’aide) ne consiste-t-elle pas alors à réfléchir et à mettre en œuvre une démarche radicalement alternative en œuvrant à la construction d’une Plateforme de recherches humanitaires résolument transdisciplinaire et perçue comme « neutre » par rapport aux acteurs de l’aide, car ancrée au sein d’une grande institution publique de recherche existante, prestigieuse, solidement connectée à l’international et disposant d’un minimum de moyens, autrement dit académiquement et scientifiquement légitime, tout en étant ouverte sur la société ?

Les objectifs d’une telle plateforme se déclineraient autour des quelques axes principaux suivants :

  • Jouer le rôle de tête de réseau et faire ainsi travailler ensemble des chercheurs (individuellement ou en équipe) s’investissant sur les problématiques humanitaires de sorte à constituer un réseau souple et ouvert, tout en s’appuyant sur une base structurée, disposant de ressources humaines, financières et logistiques conséquentes, en vue d’encourager, d’accompagner et de piloter (dans certains cas) le développement à un niveau suffisamment pertinent des Études humanitaires en France à partir d’une masse critique suffisante.

La tâche première consisterait à constituer un tel réseau, rassemblant chercheurs de métier et enseignants-chercheurs issus de diverses disciplines et disposés à travailler ensemble sur des thématiques humanitaires. Ils proviendraient d’institutions de recherche publique, d’universités publiques ou privées, de grandes écoles, d’instituts d’études politiques…

Cette fonction de tête de réseau et de mise en synergie ne se limiterait pas au seul volet académique, mais en comporterait un second tout aussi significatif. La participation à la Plateforme de chercheurs ou aspirants chercheurs issus des agences humanitaires serait vivement encouragée. En même temps, des connexions et partenariats – dans le respect de l’indépendance de chacun – seraient proposés et construits (s’ils l’acceptent) avec les dispositifs privés de recherche ou de soutien à celle-ci déjà existants. Outre le CRASH, la Direction de la Recherche d’ACF-F, le Fonds Croix-Rouge Française ou URD, il pourrait s’agir de l’Unité de Réflexion sur l’Humanitaire de MSF-S à Genève, du futur Fonds de dotation pour la Recherche de l’ONG Solidarités International, de la Fondation d’Handicap International-France à Lyon, du Centre d’Études et de Recherche sur la philanthropie (CerPhi)…

  • Construire une structure de production et de mobilisation des connaissances sur diverses problématiques de l’action humanitaire, en favorisant les synergies.

La Plateforme Recherches Humanitaires s’attacherait à faire émerger un corpus d’analyses et de conceptualisations du champ humanitaire à travers une approche résolument multidisciplinaire. Outre donc la participation de sociologues, anthropologues, politistes, médecins, économistes, juristes, etc., un soin particulier serait accordé (comme il vient d’être dit) à l’intégration de professionnels du milieu humanitaire désireux – à partir de leurs expériences de terrain et de leur parcours – de contribuer à cette démarche, par exemple à l’occasion d’une sorte de congé « sabbatique » de recherche.

  • Diffuser et partager les pratiques et savoirs.

La Plateforme Recherches Humanitaires jouerait – bien entendu – un rôle de diffusion aussi large que possible de la recherche à travers des séminaires, rencontres-débats, conférences, colloques. Des partenariats avec des éditeurs et des revues en ligne ou papier seraient également noués.

  • S’inscrire dans une dimension régionale, française, européenne et internationale.

Le premier espace géographique visé serait celui de l’Union européenne, mais aussi de pays non membres, tout en ressortant de l’aire européenne ou géographiquement proches, actifs dans le domaine humanitaire (Suisse, Norvège ou Turquie). Pareillement, la Plateforme s’efforcerait d’engager des coopérations avec des partenaires en Amérique du Nord (États-Unis et Canada) ou au Japon, mais également dans des pays émergents et des Suds (particulièrement en Afrique, dans le monde arabo-musulman, en Russie ou encore en Amérique Latine, avec notamment le Brésil) où des recherches sur l’humanitaire sont – ou commencent à être – menées.

  • Assurer une visibilité et une reconnaissance publique aux questionnements sur l’humanitaire.

Un programme de conférences publiques/forums d’actualité serait construit en partenariat avec des professionnels du milieu, des organisations humanitaires françaises et européennes, des représentants en France d’agences humanitaires des Nations unies (HCR, PAM…), la délégation en France du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), diverses agences humanitaires basées à Genève…

L’organisation d’un tel cycle viserait à sensibiliser chercheurs, professionnels, étudiants – et au-delà, tout public intéressé – aux principaux questionnements humanitaires, ainsi qu’à répondre aux interrogations sur les réalités, les objectifs, les réussites, les dysfonctionnements, les améliorations et les évolutions du système de l’aide.

La Plateforme s’efforcerait – en tout état de cause – d’assurer une fonction d’interface entre le monde de la recherche et les citoyens, fréquemment sollicités par les organisations humanitaires lors des campagnes de collecte de fonds et de plaidoyer.

  • S’impliquer dans des manifestations phares.

La Plateforme s’efforcerait d’apporter sa contribution, mais aussi de manifester sa capacité d’analyse critique vis-à-vis d’événements organisés par diverses structures, en lien avec les thématiques qu’elle promouvrait. Le World Humanitarian Summit (SMH) à Istanbul, au printemps 2016, figurerait ainsi à son agenda.

  • Fonctionner sur une temporalité limitée.

La Plateforme se concevrait comme une expérimentation à conduire sur un délai de trois à cinq ans. Il y aurait ensuite une évaluation-bilan portant sur les objectifs atteints, les échecs et surtout la faisabilité – à partir d’un processus de capitalisation – de la pérennisation d’un pareil champ transdisciplinaire à la fois quant à la viabilité et au caractère scientifique d’une telle démarche mais aussi à l’égard de ses facultés d’essaimage et de réplicabilité par d’autres porteurs de projets.

La reconnaissance et la légitimation scientifique du domaine des Études humanitaires profiteraient à tous, aux destinataires de l’aide, aux acteurs humanitaires, ainsi qu’aux structures déjà existantes qui s’en trouveraient quasi automatiquement renforcées.

 

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