De l’utilisation des mots crise et humanitaire

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Avant-propos : le texte infra «Vive la crise (humanitaire) !» de Rony Brauman a été publié par le Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires, CRASH – Fondation MSF, Revue critique des pratiques humanitaires. Grotius.fr et le CRASH s’associent pour offrir une plus large diffusion d’analyses portant sur les pratiques humanitaires. Le choix de ce texte, « Vive la crise (humanitaire) ! », pour ce premier rendez-vous, s’est imposé : l’utilisation d’un mot ou d’une expression va bien au-delà d’un simple choix sémantique et révèle – ou cache, bien des comportements médiatiques et politiques…

Vive la crise (humanitaire) !

Selon l’encyclopédie Wikipedia, “Une crise humanitaire est un événement ou une série d’événements entraînant une menace importante pour la santé, la sécurité ou le bien-être d’une collectivité, généralement sur une zone étendue. Les conflits armés, les épidémies, les famines, les catastrophes naturelles et autres urgences majeures sont des crises humanitaires ou peuvent y mener.”

 

Cette définition consacre l’usage d’une formule journalistique que les organisations humanitaires, y compris MSF, ont repris à leur compte. Elle a le mérite de rassembler sous un même vocable des événements différents que rassemble un même enjeu, celui du besoin pressant d’une assistance massive, et l’on comprend qu’elle soit passée dans le langage courant. Elle est même si présente que l’on en vient à se demander comment on faisait pour désigner ces mêmes situations avant l’émergence de ce syntagme.

Guerres, populations déplacées, massacres, tremblements de terre, famines, ce répertoire des crises majeures est-il devenu obsolète ? Pourquoi ne plus utiliser les mots qui désignent l’événement lui-même et leur substituer cette formulation généralisante ?

Une indication sur la fonction pratique de ce label nous est donnée par son premier emploi institutionnel. C’était le 22 juin 1994, lorsque le Conseil de sécurité vota sa résolution n° 929 autorisant l’envoi sous autorité française d’une force armée (dite “Turquoise”) à l’Ouest du Rwanda : le mot “génocide ” devait être évité, à la demande de la Maison-Blanche, et il le fut. La “crise humanitaire” fit alors son apparition au plus haut niveau  comme façon de désigner ce qui ne devait pas être nommé.

Le succès ultérieur fut à la mesure de cette entrée en scène fracassante. Notons que sa fonction de dissimulation était primordiale, reconnue à demi-mot par l’administration Clinton, qui ne voulait pas être entraînée dans une quelconque intervention en Afrique, quelques semaines seulement après le retrait humiliant des derniers GI’s de Somalie.

Par la suite, au cours des années 1990, les usages de la formule se sont diversifiés et banalisés dans un contexte où la rhétorique humanitaire se développait : “besoins humanitaires”, “situation humanitaire”, “crise ou catastrophe humanitaire” font désormais partie du vocabulaire courant.

En plein milieu du massacre de Gaza, en janvier dernier, on entendait ainsi des commentateurs s’interroger sur l’existence – ou non – d’une crise humanitaire et sur la situation humanitaire de la population, tandis que les porte-parole israéliens contestaient, avec les mêmes mots, l’existence de toute crise humanitaire, puisque des camions humanitaires faisaient leurs trajets humanitaires vers des entrepôts humanitaires etc.

L’enjeu politique était clair, il s’agissait pour les autorités israéliennes d’insister sur ce qui ne se passait pas -il n’ y avait en effet ni épidémie, ni famine- pour tenter d’éluder ce qui se passait. Mais la propagande n’est pas toujours la raison première. Pour ne parler que de l’actualité récente, en Birmanie après le cyclone Nargis, au Zimbabwe lors de l’épidémie de choléra ou encore au Sri-Lanka au moment de l’offensive meurtrière contre le LTTE, on redoutait une “crise humanitaire”, on la voyait survenir, on était au bord… et… quoi?

On ne sait trop, puisqu’il s’agit de labelliser plutôt que de décrire. Autrement dit de réunir des événements divers sous un même vocable exotique (crise humanitaire = contrée lointaine) et chargé d’émotion (crise humanitaire = nombreuses victimes à sauver), comme le suggère la définition de Wikipédia. Dans cette veine, on devrait appeler “crise traumatologique” un carambolage, une bataille rangée, un bombardement ou un pogrom, “crise gynécologique” un viol, puisque chacun de ces événements nous émeut et finira par conduire nombre de ses protagonistes dans un lieu de soins.

Le bulletin de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) de juin 2009 note “une augmentation spectaculaire [à la télévision] des sujets mettant en scène des victimes”, précisant que l'”on en comptait 467 en 1995, 1007 en 2000 et 1990 en 2008.” Cette évolution est mise en rapport avec l'”explosion des faits-divers”, toujours plus présents dans les journaux télévisés au cours de la même période.

Bombardement ou tremblement de terre, déplacement de populations ou déraillement de train, sous le vocable “crise humanitaire”, tout peut se confondre dans la rubrique des faits-divers internationaux. À défaut de pouvoir stopper ce mouvement, au moins peut-on refuser d’y participer. À propos, cher internaute, quelle est la situation humanitaire de votre quartier ?

Publié le 22 juin 2009 / CRASH

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