Entretien avec le cinéaste Thierry Michel : «L’affaire Chebeya, un crime d’Etat ?»

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Le cinéaste belge Thierry Michel a présenté le 23 novembre, à Bruxelles, en avant-première mondiale, son nouveau film consacré au procès des assassins de Floribert Chebeya en RD Congo. L’infatigable défenseur des droits de l’Homme congolais avait été retrouvé mort dans sa voiture à Kinshasa le 2 juin 2010. Fidèle Bazana, son chauffeur, qui l’avait conduit la veille à un rendez-vous au siège de la police, a été porté disparu. L’assassinat de Floribert Chebeya avait créé un choc en RDC et suscité une grande émotion au sein de la communauté internationale.

Thierry Michel – réalisateur de « Mobutu roi du Zaïre », « Congo River » et « Katanga business » – raconte la quête de vérité des proches des deux victimes, revient sur l’enquête et les auditions. Il a effectué sept voyages sur place pour suivre les différentes phases du procès filmées comme une tragi-comédie absurde. Et bataillé pour trouver des fonds. Son film a obtenu l’appui de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’homme) et de l’Organisation internationale de la Francophonie mais de nombreux partenaires potentiels – dont les Affaires étrangères belges et les chaînes de télévision françaises – ont refusé leur soutien. Car le sujet dérange. Thierry Michel a réalisé un long métrage captivant. « L’affaire Chebeya, un crime d’Etat? » sortira en salles en février prochain.

Anne-Marie Mouradian : L’assassinat de Floribert Chebeya est-il un crime d’Etat ? Votre film pose la question, donne-t-il aussi la réponse ? 

Thierry Michel : La question qu’il faut se poser est: à quel niveau a-t-on décidé et commandité l’exécution de Floribert Chebeya, haute personnalité de la vie politique congolaise, défenseur incontournable des droits de l’homme depuis l’époque Mobutu, pionnier des ONG congolaises des droits de l’homme et fondateur de « La Voix des Sans voix  » ? S’agit-il d’un crime d’Etat, du crime d’une partie de l’Etat, ou de quelques intérêts privés au sein de l’Etat qui ont voulu se protéger ? A cette question fondamentale, le film ne peut pas répondre, en tous cas pas de manière explicite. Néanmoins, on voit bien que des personnes au sommet de l’appareil d’Etat, notamment de l’appareil de répression, en l’occurrence des services de police, ont été des instigateurs et les exécutants de l’assassinat. Le tribunal militaire de Kinshasa le reconnaît lui-même puisque son verdict a condamné à la peine capitale le colonel Daniel Mukalay, chef des services spéciaux de la police, le commandant du bataillon Simba, corps d’élite de la police congolaise, et deux autres membres de ce bataillon.

Anne-Marie Mouradian : Mais le général John Numbi, chef de la police, considéré par beaucoup comme le principal suspect, n’a pas été poursuivi.

Thierry Michel : Deux paradoxes dans le verdict du tribunal font que justice n’a pas été rendue. Avant sa mort, Floribert Chebeya avait rendez-vous chez le général John Numbi, le grand patron de la police dont les subordonnés ont été condamnés. Après l’assassinat, ce sont les services de police qui ont mené l’enquête en essayant d’évacuer les preuves, de faire disparaître des éléments et des témoins gênants, de camoufler le crime et le banaliser en fait-divers sordide. On a voulu faire croire à un simulacre de mort à caractère sexuel. Le corps de Chebeya a été retrouvé dénudé, dans sa voiture, avec des préservatifs, du viagra, des ongles de femmes, des mèches de cheveux… Les services de police ont organisé la mise en scène et déposé la voiture et le corps. Ils n’ont pas pu le faire à l’insu de l’état major. Or le général Numbi n’a pas été poursuivi, il est venu au procès en simple « technicien renseignant » et n’a jamais fait l’objet d’investigations. Il n’a pas pu être inculpé par la justice sous prétexte qu’il est un général trois étoiles et qu’un tribunal militaire ne peut pas juger un supérieur, en l’occurrence le plus gradé de la police congolaise. Tout cela est un peu risible et fait penser à une comédie sinistre.

Autre lacune: le verdict du tribunal reconnaît que le chauffeur de Chebeya, Fidèle Bazana, a disparu et qu’il a été enlevé par les services de la police mais il ne reconnaît pas son assassinat. De deux choses l’une. Soit Basana a été enlevé et vit toujours, caché dans une prison. Il faut alors le libérer et le rendre à sa femme et ses enfants. Soit il a été assassiné; si c’est le cas, qu’on rende son corps à sa famille.

Néanmoins, il me semble que le tribunal, dans les contraintes qui étaient les siennes, avec la pression politique que l’on sait, a réalisé un vrai travail d’investigation et de libre parole. Il a laissé la presse travailler et m’a permis de filmer toutes les séances durant les huit mois du procès, soit trente sept jours d’audition. Il a essayé quelque part de trouver la vérité derrière tout ce qui avait été occulté durant l’enquête, c’est pourquoi j’estime qu’il ne s’agit pas d’une parodie de justice. Comparé à d’autres assassinats de journalistes et militants des droits de l’homme au Congo, ce procès a témoigné d’un effort exceptionnel pour traquer la vérité. Autrement dit, le tribunal a fait un réel travail. Mais justice n’a pas été rendue.

Anne-Marie Mouradian : Vous n’avez jamais été inquiété durant le tournage?

Thierry Michel : Le tribunal militaire m’a autorisé à filmer sans la moindre restriction. Il est vrai que j’ai eu des moments d’inquiétude. Des amis m’ont invité à être très prudent et à me méfier, non pas des services officiels de l’Etat mais de services occultes. Mes collaborateurs m’ont averti que j’étais sur écoute et qu’il ne fallait plus avoir de contacts entre nous. L’un d’eux m’a expliqué que son avocat et sa femme lui demandaient d’arrêter toute collaboration entre nous. Le vide s’est alors fait autour de moi. Je comprends la prudence de ces personnes, la sécurité de leur famille dépendait de leur survie. La famille Chebeya a été confrontée à des pressions bien plus graves. Après la mort de Floribert, son frère a été victime d’une tentative d’enlèvement. Son cousin a été appelé au bureau de police, menotté, menacé. Un autre cousin a perdu son emploi. Son fils ne pouvait plus aller à l’université car il était l’objet d’invectives et d’intimidations de la part d’étudiants membres de la majorité présidentielle. Les victimes sont doublement victimes. Elles ont été contraintes à l’exil.

Anne-Marie Mouradian : Pourquoi, selon vous, Floribert Chebeya a-t-il été assassiné?

Thierry Michel : Depuis le début de son combat, dans la clandestinité, comme pionnier de la défense des droits de l’homme à l’époque Mobutu, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Laurent Désiré Kabila puis de Joseph Kabila son fils, Floribert Chebeya n’a eu de cesse de dénoncer les atteintes aux droits de l’homme. Il est l’empêcheur de danser en rond, l’homme à abattre de tous les régimes. Beaucoup d’éléments se sont accumulés et à un moment donné, il y a eu la goutte qui a fait déborder le vase. A mon avis, on avait deux principales raisons de vouloir le tuer. D’une part, Chebeya faisait planer la menace d’un recours auprès de la Cour pénale internationale de La Haye contre le général John Numbi pour les massacres perpétrés en 2008 au Bas Congo contre les adeptes de la secte politico-religieuse Bundu dia Kongo. D’autre part, Chebeya critiquait les fêtes du cinquantenaire de l’indépendance du Congo auxquelles le président Kabila avait convié de nombreux responsables mondiaux, du roi des Belges au président Lula du Brésil, pour valoriser l’image du pays. Pour Chebeya, c’était plutôt cinquante années de cauchemar, de tragédie, de mal gouvernance et de corruption. Il voulait mobiliser la population pour manifester et perturber la grande parade. Le pouvoir ne pouvait pas le tolérer. Il fallait montrer qu’il y avait une ligne à ne pas dépasser.

Anne-Marie Mouradian : Si vous avez pu filmer librement, en revanche vous avez rencontré de nombreux obstacles pour produire votre film. C’est paradoxal ?

Thierry Michel : Nous avons effectivement eu plus de difficultés à trouver des financements qu’à filmer au Congo. J’ai été surpris du désintérêt de certaines télévisions en France et dans le monde, à part TV5 dont il faut souligner le courage car le film dérange. Pour le reste, les chaînes françaises ne se sont pas pressées au portillon. Certaines m’ont répondu que le film ne correspondait pas à leur politique de programmes documentaires. D’autres, plus sincères, ont expliqué qu’elles ne pouvaient pas le produire car il s’agissait d’un film polémique, de nature à déplaire à des chefs d’Etat africains qui pourraient interdire les droits de diffusion dans leur pays.

Il y a aussi eu des blocages de nature politique. On nous a refusé des financements en prétendant que mon film est trop « commercial » ou à l’inverse, trop « artistique ». On m’a même dit qu’il n’avait pas de fonction de sensibilisation dans les pays du Sud alors qu’au contraire, le film est attendu avec impatience par les organisations de défense des droits de l’homme et de la société civile au Congo et ailleurs en Afrique. En Belgique, il y a eu quelques blocages au niveau des Affaires étrangères mais finalement, nous avons obtenu un soutien de la Coopération. Le film a provoqué des débats politiques avec la question habituelle, en realpolitik, de savoir si on peut se permettre de dire certaines vérités par rapport à certains Etats. Les droits de l’homme sont une question de rapport de force et d’opportunisme politique. On ne va pas changer la face du monde avec un film.

Anne-Marie Mouradian : Quelle est la programmation du film?

Thierry Michel : Le film va sortir en Belgique, en France, en Suisse… Il fera l’objet de nombreux débats sur des questions de justice mais aussi de cinéma car quelque part, il s’agit d’une tragédie africaine à connotation shakespearienne. Il sera projeté dans de nombreux festivals dans le monde. Les Nations unies comptent organiser une projection à Genève lors de la session internationale des droits de l’homme. Je compte aussi faire une tournée, ville par ville, dans des amphithéâtres, centres culturels etc. en RDC pour essayer de couvrir le spectre le plus large de la société congolaise afin qu’elle puisse voir le film et en débattre. Le film est aussi attendu dans d’autres pays africains. Les veuves des deux victimes sont allées en appel. Quel que soit le verdict final de la justice, le film restera la mémoire de l’affaire Chebeya et permettra aux spectateurs de se faire, en leur âme et conscience, une conviction personnelle.