Est-il encore possible de faire de l’humanitaire au « Malistan » ?

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La très grande partie des acteurs humanitaires ont quitté le nord-mali
La très grande partie des acteurs humanitaires ont quitté le nord © Matthieu Millecamps

« La crise est silencieuse, et quelle que soit l’option qui sera retenue pour régler le conflit, il faut tenir compte des conséquences humanitaires », a plaidé Peter Maurer, président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), fin octobre. Est-il encore possible d’intervenir dans ce que Laurent Fabius a qualifié de « Malistan » ?

Lorsque les groupes armés ont pris Kidal, Gao et Tombouctou et repoussé l’armée malienne jusqu’à Mopti, les ONG ont fui le nord. En quelques jours, plus aucune d’entre-elles n’était présente au nord, à l’exception d’une poignée d’organisations médicales. Face aux besoins criants de la population, l’intervention humanitaire est vitale, mais pour agir dans des régions tenues par des groupes islamistes la dépolitisation de l’action des ONG l’est tout autant.

Solidarités international est l’une des nombreuses nouvelles venues sur le terrain malien. Habituée aux actions de développement dans la lutte contre la crise alimentaire au Sahel, l’ONG a cette fois mis sa « casquette d’urgentiste ». Depuis février, Solidarités International gère l’accès à l’eau dans le camp de Mberra, en Mauritanie, à la frontière malienne. Et à Bamako, depuis mai, l’ONG coordonne son action en faveur du nord avec deux objectifs : l’accès à l’eau et l’aide alimentaire.

Les premières semaines ont été difficiles. Des convois estampillés « solidarité internationale » ont été organisés, mais sous couvert d’humanitaire, certains étaient escortés par des hommes armés. « Pour nous, c’est plus qu’un problème : c’est une question de principe, explique Hélène Quéau, coordinatrice Afrique de l’Ouest pour Solidarités international. Une équipe humanitaire qui arrive dans ce type de contexte, accompagnée d’hommes en armes, est en danger ».

Les débats au sein des instances de coordination de l’aide humanitaire au Mali sont alors d’autant plus vifs que les agences onusiennes n’ont pas été totalement claires sur les modalités de distribution [Lire l’article de David Baché sur les “Josés” ].

Se démarquer d’un « humanitaire » trop politisé

Almady Cissé, président de l’association « Le Cri du Cœur », se félicite d’avoir participé à l’un de ces convois. Il en assume les visées politiques. Journaliste, il a créé son association en avril avec des structures de jeunes bamakois « qui souhaitaient intervenir au nord ».

« Au début nous ne comptions pas nous lancer dans le volet humanitaire. Nous voulions dénoncer la situation au nord, le chaos qui y régnait et le fait que personne n’y faisait rien ». C’est dans cette optique qu’il plaide pour l’ouverture d’un corridor humanitaire afin « d’apporter de l’aide à une population prise en otage tout en dénonçant le silence coupable des autorités ». Pour Almady Cissé, le premier convoi qui a quitté Bamako le 13 avril pour Gao « n’a pas seulement été le moyen de faire parvenir des médicaments et des kits humanitaires : il a surtout permis de briser un mythe, de montrer que des gens pouvaient venir dans ce nord occupé ».

Ni pérennes, ni vraiment efficaces, ces convois ont laissé des traces. Pour Solidarités international, ils ont même été à l’origine d’un changement de nom : au Mali, l’ONG se présente désormais sous le nom de « Sol ». « Il fallait éviter l’amalgame avec les fameux convois dits de « solidarité » qui ne respectaient pas les principes de neutralité », explique Franck Abeille, en poste à Bamako pour coordonner les actions de l’ONG. Quant au terme « international », dans le nord du pays, il est forcément source de malentendus et de dangers potentiels pour les équipes.

Car au nord « comme dans la plupart des terrains d’intervention de l’humanitaire d’urgence, le pilotage des actions à distance est devenu la règle. Dans ce cadre il faut parler à tout le monde. » Franck Abeille dit avoir « appris à déléguer et à faire confiance » lors de ses expériences en Afghanistan et en Libye. « Lorsque l’on arrive quelque part, on cherche qui prend les décisions. On passe beaucoup de temps à parler, à expliquer ce que l’on fait, pourquoi on est là ». Franck Abeille ne s’étend pas sur le détail des négociations avec les groupes armés, mais il insiste sur ce qui est mis en avant : l’intérêt général. « Par exemple, quand on réhabilite un point d’eau, cela profite à l’ensemble de la communauté. Personne n’a intérêt à nous faire obstacle, tant que l’on reste parfaitement neutre et que l’on se concentre sur les besoins de la population ».

 « L’absence de données crédibles sur le nord
a été perturbante »

Dans les premières semaines de l’intervention des ONG urgentistes, l’absence de données crédibles sur la situation au nord a été très perturbante pour tout le monde. Dans le domaine de l’assainissement, les conséquences de la prise de contrôle des groupes armés, de la fuite des fonctionnaires et des mouvements de populations, étaient peu connues. « Nous avons mis en place des équipes mobiles dans le cercle de Diré. Dès le mois de mai, elles ont sillonné le fleuve Niger sur des pinasses pour collecter des informations et distribuer des kits d’urgence. », détaille Hélène Quéau.

« La question de la fiabilité des informations se pose en permanence », souligne également Pénélope Muteteli, du HCR. « Il y a parfois des différences entre l’action annoncée par une ONG et le réel… Dans ces cas là, l’alerte est donnée par les autres ONG ». Des informations qui, remontées au bailleurs de fonds, peuvent rapidement mettre un terme à des débordements ou dérives. Mais l’exemple tout récent de la méthode appliquée par le Croissant rouge, s’installant à Gao avec l’argent qatari sans se soucier de coordonner ses actions avec les autres acteurs montre à quel point cet équilibre est fragile. Un équilibre dont dépend la sécurité des équipes humanitaires intervenant sur le terrain et l’efficacité des actions et des fonds engagés.

 

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