« L’homme africain » n’est pas hors de l’Histoire

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Ça y est, c’est fait ! Grotius.fr, Médias & humanitaire vient de créer sa rubrique « Pôle Afrique ». Née en 2009, cette Revue en ligne, qui se veut être un espace de débat, de dialogue, d’analyse et de reportage sur l’action humanitaire et son devenir – au Nord comme au Sud, sur les pratiques et les approches médiatiques en temps de crise, ne pouvait pas ne pas s’intéresser de plus près au continent africain, et plus particulièrement à ce vaste espace dénommé l’Afrique sub-saharienne.

La création de la rubrique « pôle Afrique » obéit à cet esprit et s’inscrit dans cette stratégie de positionnement du site. Elle trouve aussi sa justification dans l’enjeu que représente le continent africain aux yeux du monde en ce 21e siècle. En effet, avec une population estimée de nos jours à 1 milliard d’habitants, l’Afrique est de loin le continent le plus confronté aux crises. Des situations qui alimentent des clichés et des fantasmes de tout genre.

Selon Alvaro Vasconcelos, directeur de l’Institut d’études stratégique de Lisbonne : « Souvent qualifiée de continent chaotique, l’Afrique est synonyme d’épidémie, de famine, de vagues de réfugiés fuyant la guerre et la sécheresse, de tyrannie ou au mieux, de mauvaise gestion des affaires publiques, de marasme économique qu’aggravent des crises incessantes et l’imminence de la désintégration étatique. Du reste cette image désastreuse, qui se double d’un intérêt stratégique marginal, a incité bien des personnes à penser que l’Afrique est en voie de perdition. ».[1] A cause de cette vision négative, l’image du continent dans les médias, notamment occidentaux est des moins reluisantes.

Dans son ouvrage, l’Etat en Afrique, la politique du ventre, Jean-François BAYARD caricature l’Afrique à travers une œuvre artistique de Plantu : « …Le dessinateur Plantu reproduit l’Afrique, lieu commun au lendemain d’une catastrophe naturelle au Cameroun, quand il figure un Noir à la loterie de la mort : La roue tournera entre la famine, la guerre civile, la sécheresse, […], l’invasion de criquets, l’éruption volcanique et l’épidémie de Sida ».[2]

Le constat est clair ! 40 ans après la crise biafraise qui a suscité la naissance du sans-frontiérisme, le continent africain continue d’être le théâtre de perpétuelles crises humanitaires, occasionnées dans la plupart du temps par des rébellions et des guerres civiles avec leurs corollaires de morts, de massacres, de réfugiés et de déplacés. Toutes ces situations font de l’Afrique, le terrain privilégié des opérations de maintien de la paix des Nations Unies. En effet, deux tiers des opérations onusiennes de maintien de la paix se déroulent sur le continent. La crise ivoirienne, la dernière en date dans la sous-région Ouest-africaine, met en exergue la question des interventions onusiennes dans les conflits intra-étatiques ainsi que les conséquences qui s’y affèrent. Elle projette également sur le devant de la scène, le rôle que peuvent jouer les médias et les ONG humanitaires dans la résolution de ce conflit.

La crise post-électorale ivoirienne, née de la contestation du verdict des urnes du scrutin présidentiel du 28 novembre 2010 a plongé le pays dans une grave crise humanitaire sans précédent, marquée par des morts en cascade, une violence aveugle et de très nombreux déplacés. Comme le souligne Jacques Hintzy, Président de l’UNICEF France, la situation d’urgence humanitaire en Côte d’Ivoire a été « occultée » par les bouleversements dans le monde arabe.

Parce que les guerres oubliées sont les plus cruelles, parce que l’indifférence aux populations en détresse est un crime de l’Humanité contre la vie, journalistes et humanitaires continuent d’intervenir dans des zones « crisogènes » du continent, souvent dans des conditions très difficiles et parfois au risque de leur vie. En effet, sur le théâtre des opérations, les médias et les ONG œuvrant dans l’humanitaire ont besoin l’un de l’autre. Liaison parfois qualifiée de dangereuse, cette interdépendance permet de dénoncer les injustices, d’interpeller et d’agir de façon concrète et efficace dans des situations de crise ou de catastrophe humanitaire.

Médias et Humanitaires constituent donc un contre-pouvoir mobilisateur de l’opinion publique. Selon le journaliste Philippe Descamps, « l’humanitaire a besoin des médias pour faire connaître une situation, provoquer une prise de conscience, etc., tandis que les médias font appel aux humanitaires pour avoir des sources d’information fiables, des témoins, ou bénéficier d’une logistique sur place ».[3] Cependant, à en croire Philippe Ryfman, les relations entre les humanitaires et les médias vont au-delà de la diffusion d’images dans les journaux télévisés afin de sensibiliser le public à une « crise humanitaire ». Pour ce professeur et chercheur associé au département de science politique de l’Université Paris I Sorbonne : «Depuis trois décennies, ces interactions sophistiquées sont à double sens. Elles valent lorsque les agences humanitaires cherchent à user des médias au service d’une stratégie destinée à accroître l’impact d’une prise de position. Par exemple pour MSF-F face à l’instrumentalisation de l’aide par la dictature communiste éthiopienne de Mengistu à l’automne 1985 ou vingt ans plus tard, en 2005, au Niger afin de dénoncer le refus du gouvernement local et d’une petite partie des agences d’aide de modifier leur lecture de la crise nutritionnelle aiguë qui s’y déroulait. Mais, à l’inverse, les médias sont souvent à l’initiative de l’hypermédiatisation d’une situation, comme avec le tsunami de décembre 2007 en Asie».[4] On l’a bien compris, les relations Médias & Humanitaire sont parfois complexes et devraient être analysées avec beaucoup de recul et avec comme « outils », plusieurs disciplines.

Ainsi, en inscrivant l’Afrique au chapitre de ses priorités, à travers la création d’une rubrique à part entière, Grotius.fr entend apporter une réflexion à la fois critique et ouverte à tous sur les relations aussi bien conflictuelles que de connivences entre médias et humanitaire dans la gestion des crises dans cet espace géographique.

Nous entendons décrypter les jeux de pouvoirs en place. S’interroger avec lucidité sur l’action des Nations Unies sur le terrain africain. Qui n’est pas un ‘terrain de jeu’. L’ONU a investi là des budgets colossaux, de la RD Congo à la Côte d’Ivoire en passant par le Tchad. Pour quels résultats ?  Nous tenterons, objectivement, d’y voir plus clair. De proposer des clefs de lecture et de donner du sens aux événements, non seulement pour un lectorat africain mais aussi occidental, à qui on ne propose trop souvent qu’une alternative ‘stupide’ – n’ayons pas peur des mots, l’afro-optimisme ou l’afro-pessimisme. Vision irrationnelle et permanente – notamment véhiculée par les médias !

Les révoltes d’aujourd’hui dans le monde arabe s’inscrivent dans l’Histoire. Nombreux ceux, qui en Occident, découvrent « des gens comme eux », ces Arabes, qui réclament – pour dire sommairement les choses, la liberté de pensée et du pain. « L’homme africain » n’est pas hors de l’Histoire…

[1]-Vasconcelos Alvaro, « L’Europe devrait-elle avoir une politique en Afrique ? », Cahiers de Chaillot, N° 22, décembre 1995, PP1-17
[2]
– BAYARD, Jean-François, L’Etat en Afrique, la politique du ventre, Paris, Ed. Fayard, 1989, P.19
[3]
-Rezza Ould’Amer, « Médias et humanitaire : une liaison dangereuse ? », Les clés de l’actualité, N° 654 du 23 février au 1er mars 2006, P. 6
[4]
– Ryfman Philippe, Une histoire de l’humanitaire,  Paris, Ed. La Découverte, 2008, P. 58