Irak : le dessin, comme arme… de paix

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dessin de charIl est 8h,  Qassim  Jasem quitte sa maison. Le jardin est fleuri, des enfants courent dans les escaliers. Il marche jusqu’au checkpoint à la sortie de son quartier, traverse les hauts murs de bétons qui le ceinture et fait la queue, comme beaucoup d’autres pour prendre un taxi. Direction, le contre ville de Bagdad. Qassim fait parti de la jeune génération des caricaturistes irakiens.  Les plus célèbres, comme Abbas Fadel ou Khoudair Al Himyari inspirent toujours leurs descendants. Leurs dessins sont montrés en exemple de la fronde contre Saddam Hussein. Comme tous les matins, il se rend aux bureaux de plusieurs quotidiens irakiens. Il fait le tour des réunions de rédaction afin de prendre les commandes et de discuter des derniers évènements, comment les raconter.

« Il faut faire le point comme ça tous les jours. Je pourrai le faire par téléphone ou par internet, ça serait plus rapide. Mais bon, vu que je n’ai pas internet à la maison et que les connexions téléphones sont toujours aléatoires… Je préfère me déplacer, perdre du temps dans les embouteillages, mais  discuter vraiment. Vous savez, on ne peut toujours pas tout dire dans les médias irakiens.  Les attentats, la politique, les pays voisins, il faut faire attention. C’est dans les dessins qu’on a peut-être la plus grande marge de manoeuvre. »

Dans les rédactions pour lesquelles il travaille, beaucoup regardent Qassim avec fierté.  Difficile de parler de corruption  ou  de l’inertie du gouvernement pour eux. Alors c’est Qassim qui s’en charge.

La caricature fait parti des traditions irakiennes. Depuis les années 50, la presse en regorge. Le travail n’a pas toujours été facile. A la fin des années 80, quand le régime de Saddam Hussein s’est durci, beaucoup ont dû fuir. Fuir d’abord la répression et la censure. Mais fuir aussi la guerre et le blocus. Certains sont allés vivre à Dubai ou au Qatar, les autres ont rejoint le Royaume-Uni ou les Pays-Bas.

« J’ai toujours voulu dessiner. Je n’ai pas été à l’école pour ça. Par contre, c’est vrai que je travaille tous les jours ma connaissance de l’actualité. Je lis beaucoup la presse. C’est à ça qu’on reconnaît un bon caricaturiste. Il faut avoir une analyse des faits et la retranscrire. Je n’ai pas internet, c’est dommage, j’aimerai lire ce qu’on écrit sur nous à l’étranger. Au moins dans la presse arabophone, parce que mon anglais n’est pas terrible. »

Expérience avec les Américains

Un anglais balbutiant, mais Qassim a quand même réussi à travailler deux ans pour le New York Times, le prestigieux quotidien. « Ils ont crée un blog pour leur rédaction ici à Bagdad. Quand j’ai rencontré le rédacteur en chef, StephenFarrell , nous nous sommes bien entendu. On a longuement discuté politique,… Et il m’a proposé de publier mes dessins sur son site. Pour moi, c’était quelque chose d’incroyable. On allait voir mon travail dans le monde entier ! »

Parmi les dessins proposés, plusieurs sur l’invasion américaine et le retrait, souhaité, des troupes de combat. « Ils  ne m’ont rien dit sur ces dessins. En même temps, je n’ai pas osé parler des nombreuses victimes civiles. Moi j’ai dû déménager trois fois, d’abord pour fuir les violences de Saddam Hussein, puis pour éviter les affrontements et tenter de trouver un quartier moins sensible. »

Aujourd’hui, la marge de manœuvre pour Qassim est ténue. Il ne sait jamais si ce qu’il dessine va déplaire au gouvernement. Et alors, quels risques ? « Beaucoup de mes collègues sont allés vivre à l’étranger pour se protéger. Le dessin peut être compris par tout le monde, ceux qui ne savent pas lire… C’est beaucoup plus fort qu’un article.  Mais comme c’est sur le ton de l’humour, on se permet beaucoup de critiques que les journalistes ne s’autoriseraient pas. »

De retour chez lui, Qassim s’installe à son bureau. En fait, un petit bureau pour enfant au fond d’un couloir. Devant lui, plusieurs boites de feutres, des crayons de couleurs et un bloc de feuilles blanches. Rien de professionnel.  Sur le côté, de grands classeurs répertorient tous ses dessins depuis le début de sa carrière.

« A mon échelle, j’ai l’impression d’agir pour mon pays. D’aider les Irakiens à ouvrir les yeux. Mais je ne fais pas que des dessins politiques. Il y en a aussi beaucoup sur la place de la femme en Irak ou sur le manque d’eau dans le pays.  Comme il n’y a rien de nouveau sur ces sujets, les journalistes ne peuvent pas en parler tous les jours. Moi je peux  raconter une scène dans un couple, ou le quotidien de ceux qui vivent dans des zones isolées et asséchées. Ça prête à sourire au premier regard, mais cela n’a rien de drôle. » Au contraire.

L’avenir au crayon…  « Pour le moment, je n’ai pas été trop inquiété par les autorités. De toute façon, toute ma famille est ici. Je ne partirai pas. Entre mes vieux parents et mes enfants en bas âge, où pourrais-je aller ? Quand j’en ai marre de parler de choses sérieuses et graves, je dessine pour la presse féminine ou sportive. Des caricatures de Zidane, Platini ou  des joueurs irakiens. On est bon en foot, on a même été plusieurs fois champion d’Asie. Vous le saviez ? »