Justice, diplomatie et intérêts particuliers…

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Le dossier «H», 10 ans après

Des associations ont commémoré le 3 février 2010, à N’Djaména, les dix ans d’un événement qui allait être à l’origine d’un véritable thriller géopolitique, impliquant plusieurs Etats et plusieurs systèmes judiciaires au plus haut niveau. L’inculpation d’Hissène Habré – rapidement suivie à N’Djaména par une plainte à l’encontre d’anciens membres de sa police politique – allait susciter l’espoir pour les victimes encore vivantes de ce régime violent et autoritaire et être à l’origine de modifications constitutionnelles, de bouleversements dans les mentalités. L’inquiétude aujourd’hui est palpable car le processus judiciaire est très lent…

 

Le lieu est sordide. Les barreaux rouillés laissent passer une lumière diaphane et irréelle, chaque mur poussiéreux semble chargé de douleurs et de souffrances. Sur l’un d’entre eux, un calendrier, maladroitement gravé par un détenu, témoigne encore des longues journées passées dans l’attente d’une délivrance… plus qu’incertaine.

Nous sommes en plein coeur de N’Djaména, à deux pas des anciens locaux de la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS), la (très crainte) police politique de l’ex-dictateur Hissène Habré. Dans une cour exposée aux morsures du soleil tchadien, une ancienne piscine – ayant appartenu dit-on au maréchal Leclerc -, recouverte par une chape de béton pour être transformée en prison, émerge à peine du sol.  «La Piscine», lieu de détention politique le plus célèbre de la dictature Hissène Habré, est devenue depuis le symbole le plus sinistre de ce régime autoritaire.

Au cours du «règne» d’Hissène Habré (1982-1990), plus de 40000 assassinats politiques auraient été perpétrés et près de 200000 cas de torture et de disparitions constatés, a estimé en 1992 une Commission nationale d’enquête du ministère de la Justice.

Des chiffres très en deçà de la réalité selon les organisations de victimes, qui estiment quant à elle à près de 400000 le nombre de crimes politiques. Soigneusement annotés par une administration tatillonne et efficace, les métiers (pêcheur, restaurateur, commerçant) et l’âge (20 ans, 33 ans, 2 ans!) des « prisonniers politiques morts en prison», témoignent de l’absurdité et de la paranoïa d’un régime aux abois.

Ces précieuses indications retrouvées au siège de la DDS, puis  classées et archivées avec soin par les organisations de défense des droits de l’Homme, constituent aujourd’hui autant de preuves à charge contre Hissène Habré et ses anciens complices. Mais le long chemin vers un jugement de l’ancien dictateur et des cadres de la DDS n’est toujours pas sur le point d’aboutir, et butte  sur d’obscures obstacles financiers. En outre, il s’avère d’autant plus complexe que tous ces criminels bénéficient aujourd’hui encore de protections puissantes. A commencer par Hissène Habré lui-même…

Un réseau politique, financier mais aussi religieux

Après sa fuite de N’Djaména, Hissène Habré s’est immédiatement réfugié au Sénégal, emportant avec lui une bonne partie des richesses accumulées durant toutes ses années de pouvoir sans partage. «Pendant son exil, grâce aux investissements qu’il a effectué au Sénégal, explique Sidiki Kaba, avocat sénégalais et président d’honneur de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), l’ancien dictateur tchadien a  tissé un réseau politique et financier considérable».

En outre, poursuit-il, «Hissène Habré a obtenu le soutien de certaines confréries religieuses, surtout celle des Thijiane». Pour qui connaît le poids de ces confréries dans la vie politique sénégalaise, nul n’est besoin de préciser qu’il s’agit là d’une protection beaucoup plus efficace que n’importe quelle compagnie de sécurité privée.

Autant dire que la perspective d’un procès, même à long terme, pour des faits commis si loin du Sénégal, semblait très éloignée à la fin du XXème siècle.

Et pourtant, il y a pratiquement dix ans jour pour jour, le 3 février 2000, Hissène Habré était officiellement inculpé à Dakar pour «complicité de crimes contre l’humanité, d’actes de torture et de barbarie», et immédiatement placé en résidence surveillée. Une procédure judiciaire qui faisait suite à une plainte déposée devant un tribunal régional 10 jours plus tôt, par sept victimes tchadiennes et l’Association des victimes de crimes et répressions politiques au Tchad (AVCRP). Le dossier judiciaire solide, étayé, plonge alors les autorités sénégalaises dans un embarras certain.

S’ensuit dés lors un imbroglio politico-diplomatico-judiciaire extrêmement complexe, mêlant plusieurs pays, organisations inter-gouvernementales, pour finalement aboutir peu ou prou à la case départ : l’Union africaine demande officiellement au Sénégal de juger Hissène Habré. L’Union européenne devant quant à elle apporter un soutien logistique, technique et financier. A défaut, Habré devrait être extradé vers un pays qui accepterait de le juger.

Mais dix ans après le dépôt de la première plainte, la situation semble aujourd’hui toujours en suspens et le jugement n’a toujours pas commencé, au grand désespoir des victimes. «On peut affirmer qu’il y a un blocage financier, parce que le budget reste un point de friction entre les différentes parties» explique Sidiki Kaba, pour qui les tractations d’arrière-boutique entre le Tchad, le Sénégal, l’Union européenne et l’Union africaine, cachent mal une absence de volonté politique de faire évoluer le dossier judiciaire.

Le Sénégal, par la bouche de son président Abdoulaye Wade, s’est en effet à de nombreuses reprises clairement opposé à toute ouverture du jugement d’Hissène Habré tant que tous les fonds – estimés selon son administration à 18 milliards de Francs CFA (environ 27 millions d’euros) ne seraient pas réunis.

Jacqueline Moudeina, avocate des victimes, et membre de l’Association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l’Homme (ATPDH), estime cependant que «le problème financier n’est qu’un prétexte, un très très beau prétexte qu’ils ont trouvé pour ne pas commencer le jugement (…).  Le Tchad a promis de verser 2 milliards de CFA, mais il n’a pas de réponse de la part du Sénégal pour savoir où les verser, s’insurge-t-elle. 2 milliards, c’est largement suffisant, pour démarrer une instruction, non ? L’instruction peut très bien débuter avant que tous les financements ne tombent.»

Après plusieurs tentatives pour aboutir à un accord, la position de l’Union européenne est très attendue aujourd’hui. Suite à une mission à Dakar en décembre 2009, l’UE devrait proposer d’ici peu un plan pour faire progresser le dossier et proposer un budget viable pour le procès. Victimes, défenseurs des droits de l’Homme, autorités sénégalaises et tchadiennes sont désormais suspendus à cette annonce, qui, si elle ne s’avère pas suffisamment ambitieuse, risque fort de faire capoter la procédure judiciaire.

Mais en dépit de cette épée de Damoclès qui pèse sur ce procès, un certain optimisme regagne peu à peu les rangs des organisations internationales de défense des droits de l’Homme. Le jeu diplomatique  – qui se cantonnait jusqu’alors à une «partie de billard» entre l’Union européenne, la France et la Belgique d’un côté et l’Union africaine, le Tchad et le Sénégal de l’autre, s’est encore complexifié, avec l’intervention d’un nouvel acteur, dont la présence devrait faire bouger considérablement les lignes…

«Nous avons obtenu que les Etats-Unis s’investissent dans cette affaire, explique Reed Brody, Directeur adjoint de Human Rights Watch, c’est très important car ils ont un poids politique qui pourrait faire bouger l’Union européenne (…) et nous savons également que Wade est très américanophile» Déjà, selon lui, la position française – jusque là assez ambiguë – semble avoir évolué, et l’ancienne puissance coloniale pousse désormais clairement en faveur de l’accélération du processus.

La bataille de l’opinion

Reste désormais à persuader le dernier acteur-clef, mais aussi certainement le plus difficile à convaincre, celui qui pourrait néanmoins très rapidement infléchir la position sénégalaise : l’opinion publique.

Selon Sidiki Kaba, les réticences des autorités sénégalaises tiennent en grande partie à la bonne réputation dont bénéficie toujours Hissène Habré au sein de la population, et particulièrement dans les médias. «La presse sénégalaise, et par extension la presse africaine, soutient Hissène Habré, explique Sidiki Kaba. Il y est présenté comme un combattant des libertés, qui s’est opposé, à l’époque à la France, et en même temps aussi à la Libye, dans sa volonté expansionniste de prendre la bande d’Aouzou. Bref il a toujours été considéré par beaucoup comme un grand chef d’Etat, une bête noire de l’occident et à qui l’on veut faire la peau».

Les associations de victimes et les défenseurs des droits de l’Homme ont donc compris qu’elles devaient s’atteler à ce nouveau cheval de bataille pour faire évoluer les mentalités au Sénégal et faire comprendre l’importance de leur combat.

Pour les victimes, bien sûr, mais aussi pour l’image du Sénégal sur la scène internationale. Un pari en passe d’être gagné, si l’on en croit Jacqueline Moudeina : « En novembre dernier, lorsque nous sommes venus à Dakar, explique-t-elle, nous avons senti un véritable basculement de l’opinion, particulièrement après la diffusion sur deux chaines de télévision – dont la principale chaîne privée – du documentaire «La traque d’un dictateur».

Ce film, qui raconte, en prenant comme fil conducteur le parcours de Reed Brody, toute l’affaire Habré, aurait participé à une prise de conscience de l’opinion sénégalaise. Lors de leur visite à Dakar, les principaux protagonistes du film ont rencontré l’ensemble des rédacteurs en chef des principaux médias pour expliquer leur démarche et tenter d’infléchir l’image «négative» d’un jugement.

Des membres de la confrérie Thidjiane – ou du moins l’une de ses branches – auraient même été approchés à cette occasion par plusieurs membres de la mission. Il est encore trop tôt cependant pour affirmer si cette opération de pédagogie a réussi, mais Jacqueline Moudeina en est convaincue, «tous les Sénégalais réclament désormais que Wade fasse juger Hissène Habré, ou alors qu’il l’envoie ailleurs, parce qu’ils n’acceptent pas que le Sénégal soit considéré comme une terre d’accueil pour les criminels».

Au vu de la multitude d’articles et de points de vue contradictoires que l’on peut lire dans la presse sénégalaise sur le sujet, on peut en douter, mais l’existence même de ce débat semble déjà constituer une première victoire pour les victimes, de moins en moins seules à réclamer justice.

Mais là n’est pas le seul motif de satisfaction pour les défenseurs du droit, et ce jugement qui n’a pas encore eu lieu, a déjà eu d’autres répercussions positives, qui sont autant de motifs de satisfaction pour Sidiki Kaba. «Ce dossier aura déjà eu quelques retombées positives au Sénégal, explique-t-il, avec les modifications du Code de procédure pénal et du Code pénal, pour y introduire les normes internationales, et la modification de la Constitution, afin qu’elle ne soit plus un obstacle au jugement d’Hissène Habré».

«L’ombre d’Habré pèse toujours sur la vie politique tchadienne»

Au Tchad, également, les défenseurs des victimes tentent de faire évoluer les mentalités, dans un climat beaucoup plus pesant. Certains craignent d’ailleurs que la volonté des autorités tchadiennes de financer le procès à Dakar ne serve au final qu’à détourner l’attention de la communauté internationale du volet judiciaire tchadien, qui concerne plus spécifiquement les anciens cadres de la DDS.

Six mois après l’inculpation d’Hissène Habré, le 26 octobre 2000, une plainte était en effet déposée à N’Djaména même par 17 victimes contre les anciens directeurs et membres de cette officine. Une décision d’autant plus courageuse, selon Jacqueline Boudina que ces anciens directeurs «sont pour beaucoup aujourd’hui encore aux postes de commande au Tchad. Et de grands postes : ils sont au cœur de l’appareil sécuritaire, au sein même du ministère de l’Intérieur, ils sont un peu partout et bienvplacés. Autant dire, qu’il n’y a pas de réelle volonté politique de les voir jugés».

Il y a peu, au cours d’une «semaine de lutte contre l’impunité» organisée à l’occasion du dixième anniversaire de la plainte, toutes les organisations de victimes  faisaient une nouvelle fois part de leur inquiétude, sur l’absence d’évolution du dossier. L’occasion d’interpeller une nouvelle fois le premier ministre sur l’absence chronique de moyens mis au service de l’instruction.

La situation matérielle désastreuse du juge d’instruction chargé du dossier est selon elle à l’image de cette absence de détermination à faire avancer le dossier. «Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, on ne lui a jamais fourni de moyens pour sa sécurité (…) et aujourd’hui encore, il roule encore à Mobylette dans N’Djaména avec tous ses dossiers». Une anecdote qui peut prêter à sourire en France. Mais lorsque l’on se souvient que les «accidents» de la route ont souvent touché par le passé des individus embarrassants pour les pouvoirs en place sur le continent, on ne peut s’empêcher de penser, comme l’affirme Jacqueline, que «c’est la vie de ce juge qui est en jeu».

La situation des défenseurs des droits des victimes peut s’avérer tout aussi dangereuse. Jacqueline Moudeina en sait quelque chose qui a été gravement blessée en 2001 par une grenade défensive, alors qu’elle manifestait pacifiquement.

Elle en conserve encore aujourd’hui de grandes difficultés à se déplacer. «Aujourd’hui, le harcèlement est plus subtil, explique-t-elle. C’est très difficile de dire si nous sommes menacés ou non. On nous laisse du répit, mais ça ne veut pas dire que nous sommes en paix. Ça ne veut pas dire qu’on nous a laissé tranquille. Nous ne savons pas à quel moment ils vont frapper. Ils attendent un moment propice et ils sévissent».

Ce moment propice, il a d’ailleurs failli avoir lieu au moment de l’avancée de la rébellion et des journées chaudes de janvier et février 2008, où le président Idriss Déby n’a dû son salut qu’à l’intervention de l’armée française. Immédiatement, dans la confusion ambiante, la répression s’est abattue sur les opposants au régime… et sur les défenseurs des victimes d’Hissène Habré.

Une situation d’autant plus périlleuse qu’au Tchad, les anciens cadres se retrouvent également dans le camps de certaines factions rebelles. «Au cours de ces «journées chaudes», explique Sidiki kaba, un procès en catimini a eu lieu, qui a condamné à mort par contumace certains chefs rebelles, mais aussi et surtout Hissène Habré.» Ceci démontre selon lui que «l’ombre d’Hissène Habré pèse toujours aujourd’hui sur la vie politique tchadienne». «Tout cela s’explique par le fait qu’un des chefs rebelles, et non des moindres demeure toujours un proche  de Habré, précise Jacqueline Moudeina. Il s’agit du général Nourri, qui était la main exécutante de Habré sous son règne. C’est pour cette raison que l’on soupçonne même Habré, d’avoir financé la rébellion. De nombreux cadres issus de la DDS, que nous cherchons à faire juger, se retrouvent également dans les rangs du général Nourri». Des anciens cadres de la DDS aux plus hautes fonctions de l’Etat, d’autres dans la rébellion, autant dire, conclut l’avocate avec un sourire crispé, que les défenseurs des victimes au Tchad «se sentent un peu pris entre le marteau et l’enclume».

Dix ans après la première plainte déposée à Dakar, le jugement d’Hissène Habré et de ses complices semble comme suspendu à une décision de l’Union européenne. Les victimes sont lasses de cet immobilisme et certaines – surtout au Tchad où elles vivent dans le dénuement le plus complet -, sont tentées par l’envie d’obtenir à tout le moins des réparations financières. D’autres s’accrochent au moindre signe qui pourrait leur faire croire à une évolution positive vers un jugement de leurs bourreaux.

Mais le débat sur le jugement des grands criminels de guerre du continent est aujourd’hui clairement ouvert au sein de ces deux pays, et d’ores et déjà, l’effet cathartique des grands rassemblements de victimes au Tchad a permis de faire ressortir des blessures enfouies.

Au Sénégal, l’intervention de certains nouveaux acteurs comme les Etats-Unis, et l’évolution de l’opinion publique pourraient bien faire se précipiter les événements dans un proche avenir. Si c’est le cas, alors la voie vers le premier procès d’un dictateur africain par un autre pays africain sera à nouveau ouverte. Peut-être pourra-t-on alors ajouter un dernier jour à ce calendrier maladroitement gravé, sur le mur blanc et poussiéreux de « La Piscine »…

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

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