Migrations : l’Argentine a grandi avec des problèmes d’identité

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Docteure en philosophie, Diana Cohen Agrest travaille depuis de nombreuses années sur les thématiques des migrations et des discriminations en Argentine, un pays où la revendication des origines européennes marginalise souvent les citoyens issus d’autres races ou ethnies. Entretien…

Jean-Claude Gérez : On évoque souvent l’Argentine comme « le pays le plus européen de l’Amérique latine ». Comment les Argentins se perçoivent-ils eux-mêmes ?

Diana Cohen Agrest : Ce n’est pas simple de parler des « Argentins » sur un territoire huit fois plus grand que la France et possédant la même population. Mais si nous écoutons l’avis des habitants des grandes villes, principalement ceux de Buenos Aires, les Argentins se voient comme les descendants des migrants qui, entre la fin du XIXème siècle et la moitié du XXème, arrivèrent d’Europe à la recherche de la Terre Promise.

Paradoxalement, les villes les plus densément peuplées d’Argentine, éthnologiquement parlant, sont plus européennes que la propre Union européenne, où cohabitent aujourd’hui diverses ethnies et cultures. L’Europe est toujours perçue comme la « terre mère », alors que ce modèle ne se rencontre même plus dans l’Europe multi-ethnique et multiculturelle. En fait, nous vivons dans l’illusion de ce sang européen qui coule dans nos veines, et cela met une distance entre une majorité d’argentins et les « autres » argentins descendants des peuples natifs, les latino-américains immigrés de pays voisins et les asiatiques.

 

 

J-C.G : Les vagues successives de migrations (colonisation, esclavage, immigration) ont favorisé les métissages avec les primo-habitants de l’Argentine. Ces métissages sont-ils assumés ou donnent-ils lieu à des formes de discrimination ?

Diana Cohen Agrest : L’Argentine s’est construite grâce aux vagues migratoires marquées par la forte présence de catholiques européens, de juifs et de musulmans venus d’Asie, qui conduisirent à la création d’un idéal aujourd’hui abandonné et baptisé à l’époque  « creuset des races ».

Les descendants des habitants originaires du territoire, surnommés avec dédain « têtes noires », ont été victimes de discrimination, même si certains d’entre eux ont pu bénéficier d’une certaine mobilité sociale, montrant ainsi qu’il ne s’agit pas d’une discrimination institutionnelle mais bien culturelle. Même si durant l’époque coloniale des esclaves sont arrivés dans le pays, l’esclavage a été aboli à partir de 1813, du moins officiellement car il a perduré encore jusqu’à la moitié du XIXème siècle.

Depuis quelques années cependant, on note la présence d’immigrés noirs africains à Buenos Aires, la plupart sans papiers.  C’est une nouvelle vague migratoire qui s’ajoute à celle qui provient du reste du continent et à une vague asiatique (chinois et coréens). Ces immigrés font l’objet d’un rejet, alimenté par l’idée qu’ils volent le travail des natifs. Ils subissent des préjudices raciaux et provoquent un sentiment d’Eurocentrisme historique.

J-C.G : Une étude réalisée début 2009 par l’Institut de sondage TNS Gallup révèle une recrudescence de la discrimination. Comment expliquez-vous cette tendance ?

Diana Cohen Agrest : Ce phénomène n’est pas unique à l’Argentine. Aujourd’hui, dans de nombreux autres pays, nous observons quotidiennement une escalade de la violence et de l’insécurité. En Argentine comme ailleurs, une grande part des délits sont perpétrés par des minorités arrivées récemment dans le pays.

Par exemple, les cartels de la drogue mexicains ont installé des laboratoires en Argentine qui produisent la cocaïne base, « el paco ». C’est une drogue si peu onéreuse qu’elle a provoqué une prolifération des toxico-dépendants qui ont besoin de commettre de petits délits pour se procurer leurs doses.

A partir du moment où le gouvernement ne trouve pas les moyens de contrôler la situation, les citoyens cherchent la figure de l’autre comme réponse, pour pouvoir le culpabiliser et le discriminer. C’est évident qu’à l’autre bout de la chaîne de la délinquance, le « délit en gants blancs » est perpétré par des individus qui, pour pouvoir opérer dans des circuits privilégiés, ne sont pas victimes de discrimination.

 

 

J-C.G : Peut-on en conclure que l’Argentine a un problème d’identité ?

Diana Cohen Agrest : Nourrie par les successives vagues migratoires, l’Argentine a grandi avec des problèmes d’identité : depuis sa naissance, elle a regardé vers l’Europe, cherchant à se reconnaître dans une culture qui aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était. Ce problème d’identité s’exprime dans la voix des victimes qui sont confrontées à ces pratiques sociales discriminatoires et qui vont parfois même jusqu’à les dénoncer. Et une expression discriminatoire n’est pas le problème de « l’autre », mais un problème de société, de sa capacité à assimiler la diversité. Même si je crois aussi que l’autre est une figure indissociable de la condition humaine.

 

 

J-C.G : L’article 25 de la Constitution Nationale restreint l’immigration africaine et asiatique et ne reconnait pas les communautés afro descendantes et indigènes. Ces dernières sont-elles l’objet d’actes violents?

Diana Cohen Agrest : L’imaginaire social construit de manière négative tout ce qui peut représenter une déviation de la norme (traits européens ou assimilables). Ceci n’est pas nouveau : dès le début, le projet d’immigration de l’Argentine a été basé sur un programme politico-démographique, dont l’un des axes consistait à « blanchir » la population comme condition pour le développement et le progrès du territoire national.

Ce programme n’incluait d’ailleurs pas tous les européens, mais seulement ceux qui pouvaient participer, grâce à leur force de travail, au développement de l’économie du pays. C’est d’ailleurs de là que vient en grande partie l’idée qui accorde à toute personne dotée d’un physique de type européen un apriori positif sur sa capacité de travail. Les indigènes, les « têtes noires », les Africains, etc. même s’ils sont égaux devant la loi, peuvent dans les faits ne pas bénéficier des mêmes droits que la majorité des Argentins (de traits européens).

Il arrive aussi parfois qu’un jeune ayant des traits métissés puisse se voir refuser une entrée en boîte de nuit par exemple. Mais ces actes ponctuels sont généralement dénoncés par la presse et condamnés par la population. Cette même population qui, de manière subliminale, exclue ces minorités de leurs espaces sociaux.

 

 

J-C.G : Comment la presse argentine traite-t-elle en général les problèmes liés au racisme et à la discrimination ?

Diana Cohen Agrest : Le traitement de cette question par la presse, tant écrite que télévisuelle, n’a rien de didactique. Une des expressions les plus marquantes dans notre histoire fut, à propos d’un accident survenu dans le pays, une annonce sur une chaîne de télévision sensationnaliste où l’on pouvait lire : « Deux personnes et un Bolivien sont mortes (…) ».

Malgré tout, la discrimination est punie par la loi et l’Institut national contre la discrimination, la xénophobie et le racisme (INADI), un organisme d’état, reçoit les dénonciations et a même élaboré une cartographie de la discrimination. Résultat ? Sur un total de 1450 dénonciations en 2007, presque un tiers correspondent à des personnes présentant un handicap physique, 16% pour leur aspect physique (race-ethnie) et 14% à cause de leurs convictions politiques et idéologiques.