La Conférence de Londres sur l’Afghanistan

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Avons-nous modifié nos paradigmes ? Bonn, Berlin, Paris puis Londres, le 28 janvier dernier. Les conférences sur l’Afghanistan se suivent et n’arrivent pas à aider ce pays à sortir de la crise. A Londres, la communauté internationale a-t-elle été capable de revisiter des paradigmes qui formatent la compréhension de ce pays et les processus politiques qui en découlent ?

Les politiques fonctionnent sur le court terme. Pour beaucoup, la période prise en compte par de nombreux politiques pour réfléchir sur l’Afghanistan commence avec le lancement des opérations de la coalition américaine après les attentats du 11 septembre. Sortir de l’épaisseur du trait et revenir à la prise en compte d’un pas de temps plus long est une urgence dans le processus de décision stratégique, notamment quand ils entraînent des engagements militaires qui, comme dans tous les conflits, entrainent morts d’hommes.

La dégradation gravissime de la situation en Afghanistan, avec des opérations militaires de plus en plus sophistiquées de la part de l’opposition armée, des attentats toujours plus graves chaque jours, touchant la capitale et ses ministères, ainsi que l’ONU et les ONG, implique de « penser en dehors de la boite ». A Londres, il a été difficile de trouver les bonnes réponses quand les questions étaient mal posées.

Certes, le thème qu’il n’y a pas de solution militaire à la crise afghane commence à faire son chemin, comme l’indiquent depuis plus d’un an les déclarations du Général Chrystal ou du ministre Bernard Kouchner. Heureuse prise de conscience. Toutes les puissances de monde ont échoué à mettre le Royaume de l’Insolence sous tutelle. L’armée britannique y a vécue quelques unes de ces plus pénibles défaites tandis la débâcle de l’armée rouge a été un des catalyseurs de la chute de l’URSS.

Malgré les rodomontades, le même sort attend l’OTAN. La grande erreur a sans doute été de laisser s’immiscer l’OTAN dans cette situation. Avec une coalition tenue par les américains et une ISAF onusienne, il y avait encore une latitude de négociation et de démonstration d’une diversité d’approches.

Le passage de l’ISAF sous la coupe otannienne a d’un coup intégré la première dans le giron américain. Pour ceux qui ont eu la chance d’interviewer d’anciens prisonniers de Guantanamo ou de la base de Bagram ou leurs familles ou d’enquêter auprès de populations touchées par des « dommages collatéraux » la suite était évidente : face à la haine anti-américaine devenue défiance de tout ce qui vient de l’occident, la défaite militaire est hélas prévisible (1).

 

Quelle coordination ?

Les stratèges internationaux qui réfléchissent sur l’Afghanistan ont récupéré une partie du discours des ONG et annoncent qu’en effet, tant que les «dividendes de la paix»  ne sont ressentis par les populations afghanes, l’opposition armée continuera de recruter. Deux approches ont alors émergé : celle qui promeut « plus de coordination de l’aide pour plus d’efficacité » et celle qui militarise l’aide civile dans le cadre de ces fameuses stratégies dites «win hearts and minds».

Pour améliorer la coordination, la communauté internationale a voulu imposer un super consul, haut fonctionnaire britannique et ancien haut représentant pour la Bosnie qui aurait la haute main sur l’ensemble de l’aide internationale sur l’Afghanistan. Mais pouvait-on décemment croire que les Afghans se laisseraient imposer une telle figure, y compris venant de l’ancienne puissance coloniale ?

Certains promeuvent l’idée que tout doit être géré par la Banque Mondiale alors que cette dernière peine à sortir de Kabul du fait de l’insécurité et est largement, avec ses approches toute faites et ses batteries de consultants grassement payés et qui sortent à peine de Kabul, largement responsable d’une partie de la gabegie de l’aide en Afghanistan. Quand on voit la quantité de réunions de coordination qui prennent place à Kabul, on se demande d’ailleurs si l’enjeu est bien «plus de coordination»…

L’analyse qui est faite des difficultés rencontrées par le Président Karzai dans ces choix d’alliances avec les différents partis et hommes politiques l’accuse de ne pas donner assez d’importance à la bonne gestion et à l’efficacité de l’aide. Une analyse plus fine des rapports de force donne une autre vision: Hamid Karzai tente d’assurer une «paix des braves», via des processus « à l’afghane », avec un certain nombre de forces politico-régionales afin d’éviter de se trouver confronter à plusieurs fronts. L’efficacité de l’aide ou  la gestion des tensions ? Seuls des technocrates peuvent préférer la première à la deuxième.

 

La militarisation de l’aide civile

Deuxième erreur, celle de la militarisation de l’aide civile. La nouvelle doctrine de l’OTAN, inspirée directement par les américains et les britanniques, est celle des opérations civilo-militaires. Pourtant, nombreuses sont les évaluations conduites par des institutions américaines, britanniques et même françaises qui démontrent que cette approche n’est positive qu’à très court terme, mais que sur le long terme, elle a potentiellement l’effet inverse. Car là encore, on confond «gestes symboliques» (distributions de «cadeaux», réhabilitation d’une école, etc.) et amélioration durable de l’accès aux services, de la circulation des hommes et des biens.

La plupart des actions des militaires de l’OTAN s’inscrivent dans la logique du cadeau. En Afghanistan, ce denier n’a jamais durablement acheté les allégeances. L’OTAN marche sur un mythe, mais l’épaisseur de ce mythe est mince. On sait tout ce qui se passe quand la glace ne tient pas sous nos pas… Les stratégies se préparent trop dans des Centres d’opération bardés d’écran high tech et pas assez au fond des vallées, dans les pâturages d’altitudes, dans les chekhanas (maisons étapes) au bord des pistes poussiéreuses…

Une autre crise est actuellement en gestation sous l’œil des stratèges internationaux qui, obnubilés par la question de l’opium, ne la voit pas émerger: celle des villes afghanes, dont l’un des indices, pourtant, devrait attirer l’attention : la multiplication des attentats en ville et les preuves de plus en plus importantes de l’implantation des Taliban dans Kabul.

L’Afghanistan se trouve en effet face à une crise urbaine sans précédent, résultat du gel de l’exode rural pendant la guerre anti soviétique, du retour de millions de réfugiés venant du Pakistan et d’Iran et de la saturation du foncier agricole dans les campagnes. La population des villes a explosé depuis 2001, mais la situation économique et de l’habitat s’y ait considérablement dégradée.

Ce contexte «no future» est un terreau fertile au recrutement et au développement des réseaux pour l’opposition armée ! Mais si les grands axes sont maintenant goudronnés et les façades des ministères repeintes avec des fonds internationaux, l’état des périphéries urbaines est parfois « sous-humain »… Il y a trois ans, j’écrivais «les prochaines bombes seront urbaines». Depuis le début 2009, tout indique que j’avais raison…

L’un des grands enjeux de la solution à venir passe nécessairement par la prise en compte de la constitution d’un pouvoir afghan durable. Si des progrès ont eu lieu à Londres sur les ouvertures à accepter en direction des Talibans, la communauté internationale est encore là incapable de penser, bloquée dans deux de ses schémas fondateurs : le rituel du bulletin de vote et le concept qu’un état-nation est nécessairement basé sur un pouvoir central.

Certes, les élections sont des dynamiques importantes : ceux qui ont vu les Afghans marcher des heures, traverser des cols savent combien cette expression, nouvelle pour eux, importe. Ils ont fait comme les Cambodgiens qu’on vit sortir des forêts de Battambang et de Païlin pour aller voter, malgré les menaces des Khmers rouges. Mais le vrai cœur de la démocratie afghane est aussi sur le terrain, ancré dans ces mécanismes si particuliers de gestion des problèmes que sont les shuras.

Or, à l’inverse du processus électoral qui donne le pouvoir au gagnant, le processus de la shura est par essence une recherche de consensus. Le modèle imposé par les «bonnes pratiques» occidentales a du mal à se greffer sur cette culture, ce qui crée moult aigreurs dans les chancelleries.

L’Afghanistan, c’est enfin une série de blocs régionaux articulés autour de ce pivot qu’est le massif de l’Hindu Kush. Les yeux de l’Ouest sont tournés vers l’Iran, tandis que les centres d’attraction économiques et ethniques de l’Est et du Sud sont au Pakistan. Quant au bassin de l’Amou Daria et des pays tadjik et Ouszbek, ils forment des entités globales dont font partie les provinces du Nord Afghanistan.

C’est donc un pays formaté par ces attractions périphériques qu’on veut faire fonctionner autour de Kabul, coincé dans sa petite vallée entre la rivière Kabul, la plaine de la Shamali et les contreforts du pays hazâra… Mais l’occident a oublié que dans le combat entre Jacobins et Girondins, ce ne sont pas toujours les premiers qui gagnent durablement.

A Londres, la communauté internationale a-t-elle été capable de changer de logiciel dans son approche de l’Afghanistan ? Sans doute pas. Mais peut-être à la prochaine conférence internationale… Pour nos amis Afghans, qui s’inquiètent de la reprise des hostilités à la fin de l’hiver, il importe de garder espoir…

 

(1) Référence : François Grünewald et Peggy Pascal, « Afghanistan, le retour du Chaos » Diplomatie, 2007

François Grünewald

François Grünewald

François Grunewald est directeur général et scientifique du Groupe URD. (www.urd.org).