La légende des photos

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« Une image vaut mille mots » a dit Confucius

Le pouvoir du photographe est-il sans limite au nom de la liberté d’informer ? A-t-on le droit de photographier un enfant agonisant ? Un tel cliché peut-il servir l’action humanitaire ? En quoi mon émotion, moi qui regarde ce cliché, peut-elle être suspecte ? Que voyons-nous ? Ou plutôt que croyons-nous voir ? Une image dit-elle la «vérité» ?

Dans notre monde contemporain, la photographie s’affiche comme la preuve ultime. Nous lui accordons tous un pouvoir de vérité. Arrêtons-nous sur quelques clichés significatifs du débat éthique que l’image soulève, grâce à une remarquable exposition intitulée « Controverses » qui, après Lausanne, vient d’être été présentée à Paris, à la Bibliothèque Nationale… Ce débat n’est pas nouveau. Il est apparu dès 1839 (naissance de la photographie) et évolue selon les conventions et les normes sociales. Plus qu’un texte, une photographie est susceptible d’ouvrir un espace infini aux passions et aux polémiques…

« Controverses » a permis à un large public de (re) découvrir certaines photos de presse emblématiques, ainsi que leurs histoires… Il en est des photographes comme des hommes. Leur conscience seule les guide, et ils en sont plus ou moins bien dotés…

Trois images, trois situations

«Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim, Soudan, 1993». Telle est la légende donnée à ce cliché dans l’exposition (et le livre) «Controverses». On ne sait pas si ces mots sont ceux de Kevin Carter, le photographe Sud-Africain auteur de ce cliché, qui en racontera néanmoins les conditions exactes de la prise de vue :  « A environ 300 mètres du centre [d’Ayod] j’ai croisé une toute petite fille au bord de l’inanition qui tentait d’atteindre le centre d’alimentation. Elle était si faible qu’elle ne pouvait faire plus d’un ou deux pas à la fois, retombant régulièrement sur son derrière, cherchant désespérément à se protéger du soleil brûlant en se couvrant la tête de ses mains squelettiques. Puis elle se remettait péniblement sur ses pieds pour une nouvelle tentative, gémissant doucement de sa petite voix aiguë. Bouleversé, je me retranchai une fois de plus derrière la mécanique de mon travail, photographiant ses mouvements douloureux. Soudain la petite bascula en avant, son visage plaqué dans la poussière. Mon champ de vision étant limité à celui de mon téléobjectif, je n’ai pas tout de suite remarqué le vol des vautours qui se rapprochaient, jusqu’à ce que l’un d’eux se pose, apparaissant dans mon viseur. J’ai déclenché, puis j’ai chassé l’oiseau d’un coup de pied. Un cri montait en moi. J’avais dû parcourir 1 ou 2 kilomètres depuis le village avant de m’écrouler en larmes. »

C’est une image-choc, car elle évoque, en hors-champ, tout le drame d’un peuple : une tragédie sans mot. Elle frappe d’autant plus l’imaginaire que l’effet esthétique est sans équivoque, l’angle de prise de vue est remarquablement bien choisi : La diagonale que forment les deux êtres vivants de la photo respecte les règles classiques du genre. Le vautour est à quelques pas seulement de la fillette. Les deux postures renforcent l’antagonisme dramatique, l’oiseau est debout, bien campé sur ses deux pattes ; l’enfant est recroquevillé à terre, tel un animal blessé…

Avec un peu de recul, bien sûr, on imagine Carter, accroupi devant l’enfant, braquant son objectif, et pour le coup l’horreur devient tout à fait insoutenable, puisqu’on réalise qu’à cet instant précis, il savait pertinemment qu’il tenait là un « scoop », une image symbole fort et puissant de la misère et de la détresse qui régnaient dans la région.

Le photographe, « un prédateur »…

La photo est publiée le 29 mars 1993 dans le New York Times. L’image, dont le succès est fulgurant, est reprise par les journaux du monde entier. L’année suivante, le très prestigieux Prix Pulitzer est attribué à Kevin Carter. Le message est clair : abandonnerons-nous les populations du Sud-Soudan aux vautours ? Cette prise de conscience du monde occidental va s’avérer capitale dans l’engagement humanitaire ultérieur envers le Soudan.

En annonçant le prix Pulitzer de l’année, en ouverture du journal télévisé de France 2, le 14 avril 1994, le journaliste commente béatement « Comment tout dire en une photo ? ». Mais le problème est bien, justement, que cette photo ne dit pas tout. Elle effleure à peine une réalité bien plus glauque, celle des nuées de photographes se pressant autour d’enfants faméliques pour leur tirer le portrait. La limite est parfois ténue entre le paparazzi de base et le photo-reporter…

Aussi, après le temps des louanges, vient celui des critiques : les médias (poussés par leurs courriers des lecteurs) se déchaînent contre Carter. Le St Petersburgh Times, en Floride, écrit : « L’homme qui n’ajuste son objectif que pour cadrer au mieux la souffrance n’est peut-être, aussi qu’un prédateur, un vautour de plus sur les lieux ». L’éthique du photographe est mise en cause : on lui reproche d’avoir pensé à sa photo au lieu d’aider la fillette…

Pour un homme sensible comme Carter, c’en est trop, d’autant qu’à la même période il apprend le décès de deux de ses amis, photographes comme lui, dont l’un assassiné par des milices sud-africaines. La pression lui est insupportable, et deux mois à peine après avoir reçu son prix, il met fin à ses jours. A côté de son corps, on trouvera cette phrase : « Je suis hanté par ces souvenirs persistants de massacres, de cadavres, de haine, de souffrance… d’enfants affamés ou blessés, de tireurs exaltés »…

Son histoire est certainement le plus dramatique exemple de l’implication d’un photographe dans une situation dont il a été le témoin. Sa mort démontre le difficile paradoxe des photo-journalistes, engagés pour observer et transmettre, mais simultanément condamnés pour ce même rôle…

Une manière, aussi, de nous interroger, en tant que spectateur, sur la manière dont nous « recevons » cette photo, ou toute autre photo témoignant d’une crise humanitaire. L’attention que nous portons, ce degré d’éveil de notre conscience qui nous pousse à agir, n’est-il pas proportionnel à l’horreur montrée ?

La petite fille qui s’appelait Kim Phuc

Une autre photographie illustre exactement la même problématique bien que les conditions soient radicalement différentes : prix Pulitzer, en 1973, intitulée « Petite fille de Trang Bang, Vietnam ». La photo a été faite en 1972 par Nick Ut en pleine guerre du Vietnam. Des enfants fuient un village qui vient d’être bombardé au Napalm… mais pas par les Américains, comme l’on croit trop souvent.

C’est devenu très rapidement une image emblématique. Elle a joué un rôle déterminant dans l’engagement des médias et de l’opinion publique en faveur du retrait des forces américaines, car sept mois à peine après la parution de cette photographie, les Etats-Unis commençaient le retrait de leurs troupes.

Or l’exposition Controverses nous apprend qu’en fait la légende de l’époque était totalement inexacte. Il s’agissait en réalité d’une méprise des troupes vietnamiennes qui ont bombardé un village de civils, par erreur. Peut-être pensaient-ils trouver là une base américaine… Quand aux soldats qui marchent derrière les enfants, ce sont bien des Américains, mais leur portant secours…Voilà qui laisse à réfléchir à l’importance et à la portée d’une légende : aurait-on retiré les troupes américaines (si rapidement en tout cas), si l’on avait su la vérité ? Ou bien, au contraire, les Etats-Unis auraient-ils envoyé quelques contingents supplémentaires ? Avec l’assentiment et la bénédiction de millions d’Américains… les mêmes, sans doute, réclamant le retrait immédiat des troupes US au vu de ce même cliché…

Différence notoire avec l’histoire de la photo « au vautour » : Nick Ut, lui, a immédiatement (sitôt sa photo prise) secouru la petite fille nue au milieu de la route. Elle avait 9 ans, et s’appelait Kim Phuc ; elle avait le dos brûlé par le napalm, d’où ses cris. Il l’a conduite dans l’hôpital le plus proche, a insisté auprès des médecins pour qu’on la soigne en priorité, ce qui lui a sauvé la vie. Kim Phuc a ensuite immigré au Canada, où elle vit maintenant avec sa famille. En 1997, en souvenir de cette photo qui a permis le début de l’arrêt des combats au Vietnam, elle a été nommée ambassadrice de l’Unesco.

Autre personne importante dans la « vie » de cette photo : le « responsable d’édition » Horst Faas, l’un des plus fameux pictures editors de l’époque. Photo-journaliste, lui aussi, c’est sciemment qu’il a enfreint le règlement d’Associated Press, interdisant toute nudité. Afin d’en atténuer la portée sexuelle, le pubis de Kim a été retouché à la gouache pour faire disparaître une ombre qui aurait pu faire penser à des poils pubiens. C’est à Faas que l’on doit la publication des plus célèbres images de la guerre du Vietnam, notamment celle montrant l’exécution sommaire d’un prisonnier vietcong, photographié par Eddie Adams.

La photo d’Omayra Sanchez

Autre cliché sélectionné par « Controverses » : la photographie de la petite Omayra Sanchez par Frank Fournier, publiée par Paris-Match en 1985.

Ici Franck Fournier en a endossé la paternité, mais il faut se rappeler que l’agonie de cette fillette, prisonnière de poutres enchevêtrées suite à une coulée de boue dans un petit village de Colombie, géographiquement isolé en pleine montagne (d’où l’impossibilité de faire venir des engins de levage pour dégager la fillette), avait duré plusieurs jours ; on ne pouvait l’extirper, sinon elle serait morte sur le coup, son corps scié en deux tant les poutres l’enserraient. La petit fille a été filmée 24 heures sur 24 par les caméras du monde entier et ce pendant les trois ou quatre jours qu’a duré son calvaire. A chaque nouveau journal télévisé, on la voyait un peu plus proche de la mort…

Jacques Langevin, reporter photographe, présent aux débats organisés en marge de l’exposition « Controverses », avait été envoyé sur les lieux… Il se souvient… Il faut imaginer, autour du trou d’eau saumâtre, les dizaines de reporters, équipés d’appareils photos, de caméras, de magnétophones, qui se bousculent, se relaient pour aller se dégourdir, manger, boire… Tout juste s’ils ne « tapaient pas le carton » en attendant que leurs rédactions les appellent ou les dépêchent autre part, sur un autre « coup »…

Jacques Langevin, très vite dégoûté par ce voyeurisme gratuit, avait préféré quitter les lieux après quelques clichés réclamés par son rédacteur en chef… Quitter les lieux pour ne pas avoir à photographier le regard de plus en plus sans vie d’Omeyra…

A consulter pour plus d’informations :

“Controverses : une histoire juridique et éthique de la photographie”, le livre de l’exposition, de Daniel Girardin et Christian Pirker Chez Actes Sud.

La présentation vidéo de l’exposition, sur le site de la Bibliothèque nationale

Blog d’André Gunthert – maître de conférence à l’EHESS, directeur du Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

Isabelle Matheron

Isabelle Matheron

Isabelle Matheron est consultante en communication.

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