La mort de Ben Laden : sommes-nous tous Américains ?

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Le 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani, le directeur du Monde, écrivait : « Nous sommes tous Américains ». « Nous sommes tous New Yorkais, aussi sûrement que John Kennedy se déclarait, en 1963, à Berlin, Berlinois. Comment ne pas se sentir en effet, profondément solidaires de ce peuple et de ce pays, les Etats-Unis, dont nous sommes si proches et à qui nous devons la liberté, et donc la solidarité ».

 

Ce jour-là, nous étions aussi « tous Américains » parce ce que, face aux attentats, les « Américains » symbolisaient toutes les victimes d’un terrorisme aveugle et indiscriminé. Car, en ce moment fatidique, il y avait aussi, parmi ces « Américains », citoyens des Etats-Unis, des immigrés et des expatriés, des chrétiens et des Juifs, des incroyants et des musulmans.

Paradoxalement, alors qu’une majorité de l’opinion publique internationale s’était émue et indignée de ce massacre, le président George W. Bush avait réagi comme s’il ne voyait que ceux qui s’étaient réjoui du coup porté à l’Amérique. Presque immédiatement, il avait décidé de laisser aux Etats-Unis et à eux seuls la tâche de traquer et de neutraliser les auteurs et les inspirateurs des attentats.

En s’engageant unilatéralement dans une offensive que le locataire de la Maison Blanche avait furtivement et imprudemment qualifiée de croisade, les Etats-Unis se privèrent ainsi du capital de sympathie suscité par leur statut de victime d’al-Qaida. Ils perdirent aussi peut-être de précieuses collaborations qui auraient pu conduire plus tôt à l’endroit où se cachait Osama Ben Laden.

Rien ne permet à cette heure de tirer des leçons claires de l’intervention des forces spéciales américaines. Ont-elles pu disposer de davantage de soutien local que lors des années Bush ? Ou est-ce le résultat plus simplement d’un long travail de collecte de renseignements, voire d’une trahison au sein d’une nébuleuse islamiste apparemment très divisée?

Dans son annonce de l’événement, Barack Obama a tenté de recréer le sentiment d’empathie qui avait suivi les attentats. Dans son discours dimanche soir, il a veillé à rappeler que la disparition de Ben Laden concernait tout le monde et qu’elle n’était pas seulement la revanche de la grande puissance américaine au nom des victimes américaines.

Le président Obama est conscient des circonstances qui entourent l’annonce de la mort de Ben Laden. Au milieu des révolutions arabes, un jour à peine après la mort d’un fils de Kadhafi lors d’une opération aérienne de l’OTAN en Libye, face aux récriminations suscitées par les « dommages collatéraux », c’est-à-dire les pertes civiles, provoqués par les frappes américaines en Afghanistan et au Pakistan, la Maison Blanche sait que sa marge de manœuvre est étroite et qu’elle est loin d’avoir résolu le rapport des Etats-Unis avec le monde arabo-musulman.

L’impact du discours du Caire s’est atténué et l’administration Obama, fragilisée par une Chambre des représentants dominée par la droite patriotique républicaine, affaiblie par l’échec des négociations de paix israélo-palestiniennes, doit de nouveau démontrer qu’elle ne mène pas une croisade contre l’islam. C’est en vertu de cette crainte d’ailleurs que des membres influents de l’administration avaient exprimé leurs réticences à propos d’un engagement militaire en Libye.

« Nous réaffirmons que les Etats-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l’islam, a souligné Barack Obama. Ben Laden n’était pas un dirigeant musulman. C’était un tueur de musulmans. Al Qaeda a massacré un nombre impressionnant de musulmans, et parmi eux des musulmans américains. Son décès devrait donc être salué par tous ceux qui croient à la paix et à la dignité humaine ».

Aux Etats-Unis, c’est un jour de triomphe et de joie, mais les réjouissances ne gomment pas les inquiétudes. Quel sera l’impact de la mort de Ben Laden ? Son décès sera-t-il suivi d’une déstabilisation des groupes se réclamant d’al-Qaida ? Ou, au contraire, débouchera-t-il  sur une volonté de venger sa mort et sur une prolifération des tentatives d’attentat ?

Quelles en seront les répercussions au Pakistan ? Les révélations de Wikileaks sur les liens entre les services secrets pakistanais (ISI) et les réseaux terroristes islamistes, l’intervention militaire américaine sur le territoire pakistanais, avaient déjà créé un brouet particulièrement maléfique. Comment réagiront les groupes extrémistes pakistanais, proches de Ben Laden, mais aussi une opinion publique généralement très hostile au rôle joué par les Etats-Unis dans leur pays ?

La disparition de Ben Laden clôt un cycle, celui de la traque d’un assassin de masse, mais elle risque aussi d’ouvrir un nouveau chapitre tumultueux dont les Etats-Unis ne maîtrisent pas l’écriture et qui, de nouveau, comme le 11 septembre, nous concerne tous.

Jean-Paul Marthoz

Jean-Paul Marthoz

Jean-Paul Marthoz, chroniqueur de politique internationale au journal Le Soir (Bruxelles), professeur de journalisme international à l’Université catholique de Louvain, auteur notamment de : « La liberté sinon rien », et de  » Mes Amériques de Bastogne à Bagdad ».

Jean-Paul Marthoz

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