Plus de diplomates et moins de soldats

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Hillary ClintonL’annonce, fin décembre, par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton d’une réforme et d’un renforcement de la diplomatie américaine n’est pas une riposte aux embarras créés par le Cablegate, la publication de notes confidentielles du département d’Etat par Wikileaks.

Elle doit être mise en parallèle avec la décision annoncée, le 6 janvier 2011, par le secrétaire à la Défense, Robert Gates, de diminuer de 78 milliards de dollars le budget du Pentagone au cours des 5 prochaines années et de réduire la taille de l’armée de terre et du corps des Marines.

Au-delà de considérations budgétaires, ces deux initiatives expriment la volonté d’une partie de l’Establishment politique de Washington de rééquilibrer l’exercice de la puissance américaine sur la scène internationale.

Il s’agit, comme l’a expliqué Hillary Clinton dans l’édition de novembre – décembre de Foreign Affairs, «d’élever la diplomatie et l’aide au développement au niveau de celui de la défense. Il faut pour cela renforcer et amplifier la puissance civile, accroître le nombre de diplomates, faire de l’USAID la première agence de développement au monde».

Cinquante ans après le Farewell Address (le discours d’adieu) du président républicain Dwight Eisenhower, la mise en garde du vieux général contre le «complexe militaro-industriel» résonne de nouveau comme un appel à la raison au sein de nombreuses institutions américaines.

Le 17 janvier 1961, l’ancien commandant en chef des forces alliées en Europe avait mis en exergue l’apparition aux Etats-Unis d’un «immense Establishment militaire et d’une vaste industrie d’armements» et il avait tenu à souligner «les graves implications» de ce phénomène sur «nos ressources et la structure même de notre société». «Nous devons nous prémunir contre l’acquisition par ce complexe militaro-industriel d’un pouvoir illégitime, avait-il prévenu. Nous ne devrons jamais tolérer que son poids mette en danger nos libertés et nos procédures démocratiques».

Depuis lors, des intellectuels de gauche, à l’image de Noam Chomsky, citent Eisenhower pour dénoncer le rôle joué par les lobbies militaires dans la formulation et la mise en œuvre de la politique étrangère américaine.

Cette crainte d’un «Etat militaire et belliciste», toutefois, dépasse largement les milieux relativement marginaux de la gauche de la gauche.

Les organisations des droits de l’Homme craignent, de leur côté, que cette «militarisation réflexe» ne mette en péril l’Etat de droit car, au cours de l’histoire mouvementée des interventions américaines, elle a souvent eu pour corollaire le recours à des méthodes  – la torture à Abou Ghraib, Guantanamo, les dommages collatéraux contre les civils – qui violent non seulement les normes internationales, mais aussi la Constitution américaine. Pour les «libéraux» (centre-gauche), cette obésité militaire est également préjudiciable aux intérêts bien pensés de l’Amérique car elle compromet la capacité du pays à soutenir des programmes sociaux, la qualité de l’enseignement et le développement des infrastructures. Or, ceux-ci sont cruciaux pour affronter la concurrence économique internationale et assurer la cohésion politique de la nation, deux piliers d’une politique de sécurité effective.

D’autres encore, comme Stanley Hoffmann, craignent que la priorité accordée à la puissance militaire n’affaiblisse un des éléments d’une politique étrangère et de sécurité raisonnée : la lutte pour le développement. «Le budget que les États-Unis consacrent à leur sécurité militaire et intérieure, notait le professeur de Harvard en 2006, dépasse 550 milliards de dollars, c’est-à-dire près de 20 % de l’ensemble des dépenses. Une réduction de 50 % de ce budget libérerait des fonds qui sont requis de manière urgente pour la nation building (“construction de nation”), la santé et le développement en Afrique, en Asie et en Amérique latine».

Ces dernières années, ce sont des personnalités peu suspectes de «pacifisme», voire de progressisme, qui ont ressorti le fameux discours d’Eisenhower, soulignant les dangers d’un boursouflement de la machine de guerre et de la bureaucratie militaire américaines.

Le 26 novembre 2007, alors qu’il était secrétaire à la défense de George W. Bush, Robert Gates avait déjà appelé le gouvernement américain à «concentrer ses énergies au-delà des canons et de l’acier des militaires» pour consacrer davantage de moyens aux outils de la «puissance douce», y compris la diplomatie, l’assistance économique et les communications stratégiques, car, estimait-il, «les militaires ne peuvent pas défendre seuls les intérêts de l’Amérique dans le monde».

En mai 2010, celui que Barack Obama a confirmé à la tête du Pentagone a profité d’un discours à l’Eisenhower Library pour appuyer son propos. Après avoir ironisé qu’il y avait «d’avantage de musiciens dans les fanfares militaires que de diplomates au Département d’Etat», il a tenu à rappeler le message d’Eisenhower et «sa crainte de voir sa République bien aimée se transformer en un Etat garnison».

Paru l’an dernier, Obama’s Wars, le livre du journaliste du Washington Post Bob Woodward a relancé les débats. Il a  révélé, en effet, l’ascendant des hauts gradés sur la Maison Blanche et confirmé l’intrusion de plus en plus grande de la hiérarchie militaire dans les débats publics sur les questions de politique étrangère, au détriment du pouvoir civil.

«Le contrôle des civils sur les militaires est une blague», s’est exclamé Michael Moore après avoir lu le best seller de Bob Woodward, mais les voix les plus pondérées de l’Establishment ne sont pas loin aujourd’hui de partager la sentence du cinéaste rebelle. Ils craignent non seulement l’érosion d’un principe essentiel du système constitutionnel américain, mais aussi la poursuite insensée de conflits sans issue dans lesquels les Etats-Unis risquent d’épuiser leurs ressources et leur légitimité.

La puissance militaire américaine a permis aux Etats-Unis de remporter des batailles militaires mais elle est aussi l’une des causes majeures de leurs échecs politiques. Un pays qui dispose d’autant de force de frappe tombe très vite dans l’illusion de l’omnipotence, au risque de penser que tout problème peut être résolu par la force. «Quand on a une tête en forme de gros marteau, ironisait Mark Twain, on pense que tous les problèmes sont des clous».