La solidarité internationale, enfant pauvre des candidats à la présidentielle française

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De tous les bords, une belle unanimité : « Il faut absolument poursuivre et accentuer l’aide au développement », et ce malgré la disette budgétaire, disent tous les candidats en campagne pour la présidentielle 2012. Mais derrière les discours, il y un bilan, des projets et des conceptions bien différentes de la solidarité internationale.

Quelques chiffres, en guise d’apéritif, pour un débat qui n’intéressent guère, il est vrai, ni les médias ni les foules : en 2011, 10 milliards d’euros, soit 0,46 % du PIB, ont été alloués à l’aide publique au développement (APD), qui permet d’accorder dons et prêts aux pays les plus en difficultés. C’est un peu moins qu’en 2010 et surtout, cela ne correspond toujours pas à la promesse de 0,7 % du PIB consacré à la solidarité internationale, faite à la fin des années 70 par les pays membres du Comité d’aide au développement.

Pour autant, la France n’est pas la plus mauvaises des élèves, comme aime à le rappeler Henri Guaino, conseiller spécial du président Sarkozy (1) : « Quel autre grand pays au monde respecte ainsi ses engagements budgétaires malgré la crise ? La Norvège me dites-vous, mais ce n’est pas un grand pays, une grande puissance économique comme la France… » Au-delà du tacle que nos amis du Nord apprécieront, le Modem, par la voix de son représentant, Pierre Albertini, estime que cette aide n’est pourtant pas « digne de la vocation d’un pays comme le nôtre» et critique la politique de « gribouille » menée sous l’ère Sarkozy. « Atteindre ces 0,7 % de nos revenus consacrés à l’aide publique au développement sera l’un des objectifs de François Bayrou si il est président, martèle l’ancien député-maire de Rouen. Surtout, nous sommes pour une approche multilatérale et nous refusons que le contrôle des migrations soit une condition pour le versement de l’aide ! »

En ligne de mire du Modem, ces fameux accords de gestion concertée (2) signés entre la France et de nombreux pays en voie de développement, montrés du doigt également par la société civile. « L’aide au développement ne doit pas être une carotte pour signer des accords sur le contrôle des migrations, affirme Samuel Pommeret, de l’association CCFD-Terre Solidaire. Nous sommes pour la séparation claire des différents enjeux. » On se souvient que le Mali notamment a toujours refusé de signer ces accords de gestion concertée et a vu singulièrement fondre son aide en provenance de la France.

Et alors que l’UMP préconise, dans son programme, que « l’APD dans les pays émergents ait des retombées positives pour les entreprises françaises présentes à l’international », certains souhaitent reprendre en profondeur l’esprit du dispositif, à l’instar du projet développé par le Front de gauche, qui s’oppose aux conditions commerciales posées à l’aide au développement des pays du sud. « Pourquoi  les aidons-nous ?, s’interroge Martine Billard, co-présidente du Parti de gauche. Pour contribuer à leur développement ou pour trouver de nouveaux marchés pour notre économie? Gardons en mémoire l’exemple des désastres agricoles que nous avons provoqué en Afrique, en imposant de nouveaux modes de consommation, poussant des populations auparavant auto-suffisantes vers l’aide alimentaire… » Toujours à gauche de l’échiquier politique, le Parti socialiste reste prudent, parle d’une loi de programmation pour « tendre vers l’objectif des 0,7 % », et préfère insister sur le « doublement de la part de l’APD qui transiterait par les ONG », selon Jean-Marie Le Guen, porteur des projets du PS sur cette question. « Nous pensons également que certains pays émergents voire puissances mondiales, comme la Chine ou le Brésil, ne sont plus prioritaires et que nous devrions les pousser à prendre leur part de responsabilité », a également affirmé le député socialiste, qui fait partie des pressentis comme ministre de la Santé en cas de victoire de François Hollande. « Savoir comment on aide, et comment on contrôle cette aide est plus important que la somme allouée », a lui-aussi martelé Jean-Philippe Magnen, vice-président Europe écologie les verts du Conseil Régional des Pays de la Loire, qui plaide avant tout pour une coopération décentralisée.

 Taxe sur les transactions boursières

Attaqué, l’UMP défend son bilan sur le plan de la solidarité internationale : « C’est facile de nous critiquer, nous sommes au pouvoir, mais je rappelle que c’est Sarkozy qui a lancé le débat sur la taxation des transactions boursières, un enjeu majeur dans le financement de l’Aide publique au développement », souligne Henri Guaino. Là encore, les représentants des candidats en lice pour 2012 pointent surtout les effets d’annonce. En effet, la taxe, qui devrait normalement s’appliquer à la rentrée prochaine sur la place de Paris, ne touchera pas les titres spéculatifs ou les produits dérivés et n’est pas à la hauteur des ambitions de la directive européenne qui s’élabore actuellement à Bruxelles et qui taxerait l’ensemble du secteur boursier. « Ça a beaucoup traîné, admet Sammuel Pommeret, du CCFD-Terre Solidaire, mais ce qui est important malgré tout, c’est que ce qui était au départ une idée farfelue a fini par s’imposer comme une ressource potentielle pour les États à la suite de la crise financière… Par contre, on ne sait toujours pas bien à quoi va servir cet argent. Nous nous battons pour que la solidarité internationale soit réellement bénéficiaire de cette nouvelle taxe. »

Conçue comme un moyen innovant de financement des politiques de développement (une idée défendue notamment par ATTAC), la manne dégagée par la taxe sur les transactions boursière suscite aujourd’hui toutes les convoitises, en ces temps de rigueur budgétaire. « Tout n’ira pas à l’aide au développement, concède Henri Guaino, et si on avait lié les deux thèmes, nous n’aurions jamais avancé sur cette question auprès de nos partenaires. Le problème de l’affectation viendra plus tard ». Le PS, qui revendique un projet de taxation plus ambitieux, a lui précisé le fléchage des sommes obtenues par cette nouvelle taxe, reversée à la solidarité internationale, aux projets visant à relancer la croissance européenne et à la conversion écologique.

 Transparence financière

Sur la transparence financière, et notamment la lutte contre les paradis fiscaux, tous ou presque parlent encore d’une même voix et ont inscrit leur disparition dans les programmes, sauf l’UMP qui doit considérer l’avoir déjà réalisé… Or là encore, l’opacité est toujours de mise, malgré la constitution de listes noire et grise des pays mis à l’index à l’issue du G20 en 2009. « Nous considérons que ce problème n’est pas à la marge de la solidarité internationale mais bien en son centre, souligne Sammuel Pommeret. Les 50 plus grosses entreprises européennes ont, en moyenne, plus de 20 % de leurs filiales dans les paradis fiscaux. Dans les pays du sud, l’évasion fiscale des entreprises se monte à 125 milliards d’euros par an! Lutter contre ces phénomènes permettrait de trouver des ressources publiques pour le développement. »

 Des ambitions modestes

Timides, contraints par l’exercice budgétaire et la tendance européenne à l’austérité, les différents programmes ne brillent donc pas par leur audace. Seul le Front de gauche reprend par exemple la proposition de supprimer la dette des pays pauvres, une demande constante de plusieurs acteurs de la solidarité internationale depuis des années, qui y voient un frein structurel au développement. « Vis-à-vis du Sud,  nous avons a une responsabilité particulière car nous avons été un grand pays colonisateur », estime pourtant Pierre Albertini, du Modem. Et de citer Malraux : « La France n’est elle-même que quand elle s’adresse au monde »… Pour les candidats, il semble bien que les urnes soient hexagonales avant tout.

 

(1)   Les représentants des candidats étaient appelé à se prononcer sur la question de la solidarité internationale lors d’un débat organisé par la plateforme Convergences 2015, le 14 mars à Paris (http://www.convergences2015.org/fr/Forum/Presentation)
(2)   Pour contrôler les flux migratoires, la France négocie avec ses homologues étrangers (notamment africains) des « accords de gestion concertée », dans le cadre desquels les pays se mettent d’accord sur la délivrance de visas, les accords de réadmissions, les aides dans les cas de retours volontaires, le nombre de délivrance par an de cartes « compétences et talents ».