La Transnistrie: les origines d’un conflit gelé

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La Transnistrie, région séparatiste de la Moldavie, a fait sécession par la force en 1992, affolée par les velléités de son gouvernement de tomber dans l’orbite de la Roumanie à la chute de l’URSS. La guerre a fait des centaines de morts des deux côtés du fleuve. Depuis, pas un pays au monde n’a reconnu l’indépendance de cette mince bande de terre sur la rive gauche du fleuve Dniestr, accolée à la frontière ukrainienne. L’Etat fantôme possède pourtant sa monnaie, ses institutions, et son drapeau. Pour la Moldavie voisine, candidate à l’intégration européenne, l’affaire transnistrienne est une vraie épine dans le pied. Petru Negura, docteur en sociologie de l’École des hautes études en sciences sociales, et maître de conférences à l’université d’Etat de Chinisau, revient pour Grotius.fr sur les origines de ce conflit gelé.

Les prémisses d’une situation de conflit sur le Dniestr apparaissent en juillet 1924, lors de la création de la République Socialiste Soviétique Autonome Moldave (RASSM) sur la rive gauche du fleuve. L’agression est au début unilatérale – dirigée depuis la rive gauche vers la rive droite – et comporte une dimension médiatique incontournable. Les médias locaux (les journaux Le Laboureur Rouge, puis la Moldavie socialiste, la revue littéraire Octobre et la radio de Tiraspol) n’arrêtent de blâmer  l’ « occupation » de la Bessarabie « prolétarienne » par la Roumanie « capitaliste ». De l’autre côté du Dniestr, les réactions viennent tardivement et sur un ton quelque peu timide.

Depuis le début des années 1930, la revue La Vie de la Bessarabie (parmi d’autres périodiques) se fait un vrai devoir de produire et de diffuser de la « propagande anti-communiste », dénonçant la dénationalisation et l’oppression auxquels seraient soumis les Roumains de Transnistrie par le pouvoir soviétique. Depuis la rive gauche, la guerre médiatique avec la Roumanie suit une tactique irrédentiste par rapport au territoire de la Bessarabie, que les idéologues et les politruks bolcheviques ne cachent pas.

Sur la rive droite, certaines voix présentent en revanche, avec une prudence savante, des arguments historiques qui visent à démontrer la continuité de l’habitation des Roumains en Transnistrie, depuis les campagnes de Trajan. En juillet 1941, ce discours irrédentiste devient plus précis et maximaliste: d’après lui, la Transnistrie comprendrait tout le territoire jusqu’au Boug et elle serait habitée en proportion de 90% par des Roumains. Cependant, la Transnistrie a été rarement considérée par les politiciens et les idéologues roumains comme une « terre roumaine » à part entière. Ainsi, sous le gouvernement Antonescu (réputé être le plus nationaliste), ce territoire a été transformé en une « zone-poubelle », destinée à la déportation des citoyens indésirables d’origine tsigane et juive.

En RASSM, l’attaque idéologique fait partie d’une stratégie d’expansion conçue sur le modèle du Piémont. Cette stratégie comprend la promotion des « cadres » administratifs d’origine autochtone (roumanophones) et d’origines sociales « saines » (de parents ouvriers ou paysans pauvres), formés à partir de fin 1920 dans les tehnikums (collèges techniques) et les instituts pédagogiques (sorte d’écoles normales). Ils vont remplacer l’ancienne élite intellectuelle et administrative, sacrifiée lors de la Grande Terreur de 1937-38. Cette nouvelle élite a aussi la fonction -, qui prouvera ultérieurement son utilité – de coloniser l’administration de la Bessarabie, après son annexion et la formation de la République Socialiste Soviétique Moldave (RSSM) en 1940.

Depuis lors, l’origine transnistrienne est un facteur important d’engagement et de promotion des jeunes diplômés et professionnels dans les structures administratives de la RSSM. « Si vous voulez être ministre, vous devez être d’au-delà du Nistru (Dniestr) » – dit un proverbe qui circulaient parmi les intellectuels moldaves (bessarabiens) de l’époque soviétique. Néanmoins, ce dicton épuise considérablement sa validité à partir du milieu des années 1950, à mesure qu’un nombre croissant de diplômés (d’origine bessarabienne) sortent des institutions soviétiques d’enseignement supérieur et spécialisé.

Durant cette même période, le Parti communiste de la RSS Moldave s’ouvre progressivement à de nouveaux membres originaires de Bessarabie (avant le milieu des années 1950, la réception au Parti des candidats d’origine bessarabienne est très rare). Cette ouverture relative dans la politique de recrutement des « cadres » administratifs est concomitante, dans le domaine culturel,  avec la « roumanisation » de la langue littéraire et de la haute culture « moldave » ; la langue reconnue officiellement comme « moldave » devient dès lors identique au roumain littéraire, à la seule différence près de l’alphabet cyrillique.

A contre-courant avec la tendance à la « bessarabénisation » des élites et à la « roumanisation » de la langue et de la haute culture à Chisinau (à partir du milieu des années 1950) et en rupture avec les politiques de « moldavisation » et d’« indigénisation » promues par les autorités soviétiques jusqu’en 1937 (pour promouvoir la langue « moldave » et les engagés autochtones dans les institutions administratives et culturelles de la République), la Transnistrie est fortement russifiée à partir de 1944 sur la vague d’industrialisation massive de cette région (les investissements soviétiques étaient bien plus réduits dans la construction d’entreprises industrielle dans la partie occidentale de la RSSM). Le conflit sur le Dniestr en 1992 a ainsi pour origine un clivage des élites, créé et approfondi par les autorités soviétiques à travers la formation et le recrutement différenciés des « cadres » sur les deux rives du Dniestr autour du pôle industriel, d’une part, et du pôle politique et culturel, d’autre part. Ce clivage s’est accentué par le fait que les entreprises industrielles de la République étaient largement tributaires des systèmes centralisés, tandis que le domaine culturel bénéficiait d’un degré accru d’autonomie par rapport au centre de l’empire.

Aujourd’hui, la « réunification » de la Moldavie par l’absorption de la Transnistrie semble être acceptée par tous les acteurs politiques visibles comme une solution sine qua non pour la modernisation et l’intégration européenne de la République de Moldavie. Toutefois, au sein d’un certain milieu d’intellectuels et de politiciens sans véritable représentation en Moldavie circule discrètement l’idée – quelque peu dissidente et avec une assez faible légitimité, étant soupçonnée d’être sous influence russe – selon laquelle la République de Moldova devrait se débarrasser du « ballast » transnistrien pour maintenir son identité propre et pour faciliter son intégration européenne.

Depuis près de vingt ans, la frontière sur le Dniestr continue à approfondir ses bornes et à aiguiser ses barbelés, tant dans l’esprit des habitants des deux rives que dans la réalité du territoire. L’histoire de la coexistence des deux régions (la Bessarabie et la Transnistrie) et surtout les vingt ans de « guerre froide », qui ne promet pas de s’achever dans un avenir proche, montre que l’écartement des frontières mentales (à travers la construction d’un climat de confiance) ne dépend pas nécessairement de l’élimination des frontières politiques. À ce stade de belligérance étouffée entre les deux rives, ces objectifs semblent même assez contradictoires.

 

La Moldavie dans l’impasse politique

Depuis 2009, la Moldavie s’enlise dans des conflits politiques sans fin, qui écornent sérieusement l’image du pays, mais aussi sa crédibilité comme potentiel candidat à l’intégration européenne. Cette année-là, les élections législatives sont remportées par le parti communiste de Moldavie (PCRM), au pouvoir depuis 2001.  Malgré une validation des résultats par l’OSCE, plusieurs milliers de personnes se rassemblent à Chisinau, la capitale, pour dénoncer des fraudes et demander un nouveau scrutin. Devant l’ampleur des manifestations et par peur de débordements, le Président Vladimir Voronine ordonne le recompte des voix en avril, mais le Parti communiste moldave conserve, à l’issue de l’opération, la majorité au Parlement.

Les députés de l’opposition, refusant de reconnaître la légalité du scrutin, décident alors de ne pas participer à l’élection du Président et du Premier ministre, décidés au Parlement, comme le veut la Constitution moldave (1). Le PCRM va échouer lors des deux tours de l’élection présidentielle. De nouvelles élections législatives sont alors organisées en juillet, remportées cette fois-ci par les forces démocrates pro-européennes. Mais la situation est loin d’être réglée et cette nouvelle coalition (Alliance pour l’intégration européenne, AIE), échoue à son tour à élire un Président.

Pour tenter de résoudre ce blocage politique sans précédent, un référendum constitutionnel, proposant d’élire le Président au suffrage universel, est organisé par les démocrates en septembre 2010. Mais faute d’une participation suffisante, les résultats du référendum (neuf voix exprimées sur dix pour une élection directe) seront invalidés. Le Parti communiste moldave, ayant appelé au boycott du scrutin, mais également la faiblesse de la campagne démocrate, sont pour beaucoup dans cet échec. Le résultat, malgré la lassitude de la population, est sans appel : les autorités moldaves sont obligées de dissoudre le Parlement et de convoquer de nouvelles élections, les troisièmes en moins de deux ans. Organisées en novembre 2010, elles accordent une large victoire à l’Alliance pour l’intégration européenne et marque le recul du Parti communiste. Mais de nouveau, faute de franche majorité et d’unité au sein des forces démocratiques, aucun accord ne se fait sur l’élection du Président de la République, dont les fonctions sont assurées depuis en intérim par le Président du parlement, Marian Lupu, depuis la fin de l’année 2010. Le chef du gouvernement actuel est Vlad Filat, à la tête du Parti libéral démocrate moldave.

   Mathilde Goanec

(1) En effet, aux termes de la Constitution en vigueur depuis 2000, le Chef de l’Etat moldave doit être élu à bulletins secrets par les 3/5e des députés, soit 61 des 101 élus.