Moyen-Orient 2009 : quel bilan humanitaire ?

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Depuis plus de soixante ans le Moyen-Orient a connu sans interruption  guerres et violences de façon croissante avec des conséquences humanitaires de plus en plus graves. Ces violences un temps limitées à quelques pays s’étendent maintenant vers l’est dessinant un arc de crises, allant du Liban au Pakistan, dont le règlement reste incertain. Le bout du tunnel, ou plutôt des tunnels, car chaque crise a sa spécificité, n’est toujours pas en vue à quelques exceptions près.

En 2009, où en est-on ? Plusieurs évolutions sont encourageantes : certaines crises semblent en voie d’apaisement ou sur le point de l’être. Ainsi, le Liban, après avoir frôlé la reprise de la guerre civile, a retrouvé un calme apparent avec l’accord de Doha conclu en juin 2008 sous l’égide de la Ligue arabe, et plus spécialement du Qatar : cet accord a permis de trouver une solution d’apaisement entre le camp de la majorité,  dit du 14 mars et celui de l’opposition, dit du 8 mars.

Le pays a enfin un nouveau président et un gouvernement : même si les institutions restent paralysées, la violence n’est plus que sporadique. Cependant des problèmes demeurent tels que la place des chiites dans la vie politique, la reconstruction pays, notamment de sa partie sud,  la persistance des influences, voire des ingérences étrangères, syriennes, saoudiennes ou iraniennes.

En Irak, après les deux années de cauchemar vécues par la population en 2006 et 2007, période au cours de laquelle quatre guerres se sont superposées – Etats-Unis et autorités irakiennes contre les « insurgents » , milices chiites contre milices sunnites, milices armées chiites entre elles,  actions terroristes provenant des groupes djihadistes se réclamant d’Al Qaïda – une embellie s’installe : la violence a décru de façon spectaculaire, le gouvernement Maliki s’est affirmé, l’armée irakienne s’est reconstituée, les dernières élections provinciales se sont déroulées de façon quasi normale. Ainsi des progrès indiscutables existent-ils ; mais pour reprendre l’expression utilisée par le général Petraeus lui-même, ces progrès sont  « fragiles et réversibles ».

L’année 2009 au cours de laquelle les troupes américaines vont commencer à se retirer, représentera un moment de vérité. Le gouvernement légal pourra-t-il, avec ses propres forces armées et sa police, maintenir l’ordre alors que de graves problèmes restent non résolus ? la menace représentée par les milices, toujours armées, la mise en oeuvre d’une constitution contestée par les partis sunnites, la clef de répartition des revenus du pétrole, la délimitation du Kurdistan dont les responsables revendiquent le rattachement de Kirkouk, autant de problèmes sensibles à régler.

Dans les Territoires palestiniens, paradoxalement, il n’y a toujours pas d’Etat mais il y a deux gouvernements qui revendiquent chacun leur légitimité. Aux affrontements israélo-palestiniens se sont ajoutées des violences inter palestiniennes entre partisans du Fatah et du Hamas. Le processus de paix est au point mort – sinon mort – et les perspectives d’une négociation en vue de mettre en place deux Etats s’éloignent davantage avec l’arrivée d’un gouvernement qui récuse le principe même de la création d’un Etat palestinien. Israël poursuit imperturbablement une politique du fait accompli qui le conduit notamment à laisser s’installer voire encourager de nouvelles colonies de peuplement qui grignotent progressivement une part de plus en plus importante de la Cisjordanie.

Cette évolution rend la viabilité d’un futur Etat palestinien de plus en plus problématique au point que certains responsables palestiniens  estiment que la « two states solution » est irréaliste. L’accord d’Oslo, fondé sur l’échange de la terre contre la paix  est mort avec Itshak Rabin en 1995, ne serait-ce que parce que la terre qui reste à négocier se réduit comme une peau de chagrin. .

Quel avenir pour les Palestiniens ? Un Etat viable, prévu dès 1948 par la résolution 181 des Nations Unies ? Un statut de Bantoustan ? Le prolongement indéfini de l’occupation des territoires occupés ? L’expulsion, évoquée par Avigdor Lieberman, visant en premier lieu les Arabes israéliens accusés de constituer une cinquième colonne menaçant la sécurité du pays ? Tant qu’un véritable règlement de paix ne sera pas intervenu, on peut craindre de nouvelles turbulences et de nouveaux affrontements. Entre temps le « déni de dignité » dénoncé dans le rapport 2007 du CICR ne fait que nourrir les ressentiments et rendent encore plus difficile toute solution de réconciliation et de paix.

Les seigneurs de la guerre…

Plus à l’est, les violences se développent tant en Afghanistan qu’au Pakistan. Dans ces deux pays, des zones entières ne sont plus  contrôlées par les autorités étatiques : les seigneurs de la guerre ou des groupes violents s’appuyant sur des milices armées imposent leur loi dans les territoires qu’ils contrôlent. D’une façon plus générale, un processus de « somalisation » – qui a débuté en Somalie il y a plus de vingt ans –  affecte l’ensemble de la région et se répand comme un cancer.

Les victimes des situations ainsi décrites sont essentiellement des civils, qu’il s’agisse de ce que l’on appelle en langage politiquement correct des « dommages collatéraux » ou des cibles délibérément choisies.

Aucun décompte « officiel » n’a pu être chiffré sur l’ampleur du nombre des victimes, tuées ou blessées, et des violences qui perdurent dans cette région du monde. Ils se comptent sans doute en millions, lorsqu’on additionne les différents types de violences qui existent : les guerres conventionnelles – par exemple la guerre du Kippour ou la guerre Iran – Irak de 1980 à 1989 ; les guerres asymétriques,  – l’intervention israélienne en 2006 au Liban ou plus récemment dans la bande de Gaza ; les affrontement en Irak entre forces alliées et « insurgents » ;  les guerres civiles, au Liban – pendant 15 ans – ou en Irak ; les violences commises par les milices armées qui  développent des actions politiques ou crapuleuses ; les attentats terroristes commis par les groupes djihadistes se réclamant en particulier d’Al Qaïda. Si les évaluations sont parfois concordantes – par exemple le million de morts de la guerre Irak-Iran –  elles font le plus souvent l’objet de polémiques, leur évaluation allant selon les sources  du simple au quintuple ou plus encore.

L’évaluation du nombre des réfugiés et des personnes déplacées est donnée par des organisations internationales lorsqu’elles prennent en charge ces populations. Le HCR – Haut Commissariat aux réfugies – et l’UNRWA, l’agence des nations Unies pour les réfugiés palestiniens, donnent des chiffres précis. C’est ainsi qu’au  30 juin 2007,  4,6 millions de palestiniens, 3,5 millions d’Irakiens, 2,7 millions d’Afghans, 2,1 millions de Soudanais, 765 mille Libanais, sont considérés par ces organisations comme des réfugiés ou des déplacés dans leur propre pays.

Mais ces chiffres sont sans doute sous-estimés, car ils ne concernent que les réfugiés ou déplacés reconnus, au sens juridique du terme, comme tels par ces organisations. Le Moyen-Orient au sens large du terme représente avec l’Afrique la région du monde où la situation, en termes quantitatifs comme qualitatifs, est la plus difficile. Certes, s’agissant par exemple des Palestiniens, les réalités peuvent être diverses et  recouvrir aussi bien des camps précaires ou des quartiers construits en dur et intégrés dans une agglomération urbaine, comme en Jordanie.

Dans certains cas, il y a liberté d’aller et venir avec le pays d’accueil, dans d’autres cas, comme dans la bande de Gaza, «  il est devenu pratiquement impossible d’aller étudier ou de se faire soigner en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, en Israël ou à l’étranger » comme le constate le CICR dans son rapport : à Gaza, on compterait pratiquement 1,5 millions de personnes vivant dans une vaste prison à ciel ouvert.

Cependant ces chiffres dans leur sécheresse ne rendent pas compte de toutes les détresses et de toutes les conséquences humanitaires engendrées par ces violences. Sans entrer dans les détails d’une typologie forcément arbitraire, on peut distinguer différentes situations.

Celle de réfugié est sans doute la plus difficile à assumer dans la mesure où il s’agit d’un déracinement, parfois provisoire, mais le plus souvent permanent. Au déracinement, s’ajoute l’impossibilité de quitter les lieux, soit pour rentrer dans son pays d’origine, soit pour émigrer dans un pays tiers faute de visa, soit même s’agissant de Gaza de pouvoir sortir physiquement.

D’un façon générale se développe, en particulier chez le jeunes, le sentiment qu’il n’ y a pas aucun avenir, y compris sur le plan professionnel compte tenu des taux de chômage constatés : il s’agit de populations totalement assistées avec tout ce que ce terme peut laisser entendre d’humiliations et de frustrations. Dans certains camps palestiniens, des familles y résident depuis quatre générations sans avoir l’espoir que leur situation de réfugié se terminera un jour. Ce sont des viviers où les extrémistes de tous bords, les milices armées ou le bandes mafieuses trouvent  sans difficulté  aucune et de façon inépuisable leurs recrues.

Certaines personnes déplacées peuvent avoir une plus grande mobilité, encore faut-il que la région d’origine offre un minimum de sécurité et des possibilités d’emploi. Ces déplacements contribuent à déstructurer des sociétés entières et à priver les pays d’origine de leurs élites pourtant bien nécessaires à la reconstruction politique ou économique de leur pays. Tel est le cas de l’Afghanistan et de l’Irak, dont les élites, notamment chrétiennes,  ont fui dans les Etats voisins, voire plus loin lorsqu’elles ont pu obtenir un visa, en Europe ou en Amérique : une grande partie ne reviendra pas dans leur pays d’origine.

Cependant les conséquences des violences sont plus insidieuses et plus graves sur le long terme que le simple déplacement physique dans le pays même ou en dehors de celui-ci. Les cas de l’Irak et de l’Afghanistan sont à cet égard édifiants. S’agissant de l’Irak, les conséquences des violences jointes à celles des sanctions qui ont été prises de 1990 à 2003, ont été clairement analysées par les grandes ONG humanitaires, notamment la plus indiscutable d’entre elle, le CICR : surmortalité, notamment au niveau des enfants, malnutrition, dégradation de l’état sanitaire, désorganisation du système éducatif, développement de la pauvreté. Certains de ces phénomènes sont quantifiables, par exemple à travers l’INDH, l’indicateur de développement humain ; d’autres le sont moins.

Que faire ?

En fait une grande partie de la société se trouve déstructurée et les réseaux de solidarité traditionnelle démembrés. L’Irak qui était un des pays les plus évolués à bien des points de vue se trouve engagé, au bout de plus de trente ans de dictature, de guerres et de sanctions, dans une évolution à rebours. Il a connu une régression spectaculaire et est devenu un des pays les plus pauvres de la région alors que son potentiel en ressources naturelles avec les hydrocarbures et l’eau, comme en ressources humaines, est un des plus importants de la région. Pays totalement sinistré, la reconstruction de son économie comme de sa société, demandera sans doute plusieurs décennies.

Face à cette situation, que faire ? Les organisations internationales comme les Etats les plus riches de la région ont très sollicités. Mais le soutien financier et technique de l’extérieur est condamné à l’inefficacité si les causes profondes de la violence ne sont pas éradiquées et si les crises ne sont pas résolues. En effet un tel soutien n’est qu’un pis aller, une « band aid solution » si l’on ne s’attaque pas aux sources même de la violence. Car les solutions ne peuvent être que politiques.

Certaines commencent à se dessiner. Dans d’autres cas les perspectives restent sombres et nourrissent désespoir et hostilité à l’égard d’un monde occidental considéré à tort ou à raison comme le principal responsable de la situation actuelle. L’année 2009, avec une nouvelle administration américaine, est l’année à la fois de tous les espoirs et de tous les dangers.

En Irak, au Liban, dans les Territoires palestiniens, en Iran, en Afghanistan, des échéances, notamment politiques, existent. Cette nouvelle année sera un moment crucial pour cette région qui depuis plus d’un demi-siècle se débat dans les guerres et les violences. La mise en place d’un véritable observatoire dressant un bilan humanitaire au sens large devrait permettre de suivre, au Moyen-Orient comme ailleurs, l’évolution d’un phénomène qui depuis plusieurs décennies a pris une ampleur préoccupante capable de conduire au choc des civilisations tout à la fois annoncé et redouté.

Denis Bauchard

Denis Bauchard

Ancien diplomate, Denis Bauchard a effectué une grande partie de sa carrière au Moyen Orient ou à traiter des affaires de cette région au Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Jordanie (1989-1993), puis directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (1993-1996), directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette (1996-1997) et ambassadeur au Canada (1998-2001).

Après avoir été président de l’Institut du Monde arabe (2002-2004), il est aujourd’hui consultant, notamment auprès de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur de nombreux articles et études, consultables sur le site de l’IFRI.

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Ancien diplomate, Denis Bauchard a effectué une grande partie de sa carrière au Moyen Orient ou à traiter des affaires de cette région au Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Jordanie (1989-1993), puis directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (1993-1996), directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette (1996-1997) et ambassadeur au Canada (1998-2001). Après avoir été président de l’Institut du Monde arabe (2002-2004), il est aujourd’hui consultant, notamment auprès de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur de nombreux articles et études, consultables sur le site de l’IFRI.