Panama : les tribulations d’un journaliste espagnol en terrain miné…

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Paco Gómez Nadal est un journaliste multicartes et engagé. Collaborateur de plusieurs journaux latino-américains, il émarge également au sein de la petite organisation Human Rights Everywhere (HREV). Or, depuis le 1er mars 2011, Paco Gómez Nadal est devenu un homme de nulle part dans son propre pays, l’Espagne.

Installé au Panama depuis six ans avec son épouse et collègue Pilar Chato, correspondante de la RTVE, Paco Gómez Nadal a dû se résoudre, le 28 février, à un rapatriement qui n’a de “volontaire” que la figure juridique.

“Ma femme et moi sommes de fait expulsés. En acceptant de retourner en Espagne, nous avons pris l’option de repartir un jour au Panama dans un délai de deux ans contre quatre si nous avions contesté la mesure de reconduite”, nous explique-t-il. Le journaliste se savait dans le collimateur des autorités panaméennes et relativise. “Ce n’est pas le Panama qui m’expulse. Seulement son gouvernement.” En cause : la participation du couple à une marche des populations indigènes contre la réforme de loi minière, adoptée le 11 février dernier.

Titulaire d’une colonne éditoriale hebdomadaire dans le grand quotidien panaméen La Prensa, Paco Gómez Nadal ne se satisfait pas du militantisme de tribune. L’initiative de HREV, spécialisée dans la défense des droits des minorités et le suivi des conflits sociaux, lui vient en Colombie en 2002, alors qu’il est témoin du sort infligé aux populations indigènes dans les zones de combat. Forte de six membres, l’organisation élit sa raison sociale au Panama voisin en mai 2010. Base arrière de la guérilla des groupes armés, le pays du canal offre aussi matière au mandat conduit par HREV.

En effet, l’investiture du très conservateur Ricardo Martinelli à la présidence du Panama, en juillet 2009, accélère les négociations entre l’État et les compagnies d’exploitation minière. Plusieurs concessions sont à pourvoir. Pas moins de onze compagnies – dont la nationale Minera Panama – convoitent la troisième réserve mondiale de cuivre dans la région du Cerro Colorado, à l’ouest de la capitale. Derrière l’enjeu économique d’ampleur – Paco Gómez Nadal avance un ordre de grandeur de 250 milliards de dollars – ne tarde pas à éclater un conflit politique brûlant. Le Cerro Colorado se situe dans la comarca (territoire administratif semi-autonome) Ngäbe Bugle, de la population indigène du même nom.

Le ton monte. Le gouvernement Martinelli jure que les manœuvres d’extraction n’empièteront pas sur la comarca. L’argument ne convainc guère les collectifs indigènes qui redoutent à la fois pour leur cohésion voire leur survie, et les conséquences environnementales des projets miniers. Les protestations commencent dès l’été 2010 alors que l’Assemblée nationale se penche sur l’octroi des futures concessions. HREV accompagne le mouvement et Paco Gómez donne de la voix dans la presse. Alors qu’il doit se rendre en Colombie, le 4 juillet, le journaliste est intercepté à l’aéroport et menacé de se voir retirer son statut de résident au départ du pays. “J’ai appris à l’époque que le Conseil de sécurité national du Panama enquêtait sur mon compte. Juridiquement, les accusations contre moi ne tenaient pas et je m’en suis sorti grâce à la pression médiatique, parfois extérieure. Pour autant, je demeurais suspect. ” L’avertissement ne décourage pas l’intéressé qui perçoit d’autres raisons à cet épisode.

En 2005, la route de Paco Gómez Nadal recroise celle des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui se ménagent quelques tanières en territoire panaméen. “Le front 57 des FARC retenait en otages deux espagnols, libérés par la suite. En tant qu’espagnol et correspondant, j’ai logiquement couvert l’affaire et obtenu de visiter ce campement panaméen de la guérilla.” Un article sur le sujet paraît dans les quotidiens La Prensa au Panama et El Tiempo, en Colombie, ainsi que dans le Courrier International. Un gage qui n’efface pas le soupçon, d’après l’auteur.

“Agitateur”. “Étranger aux intérêts occultes”. “Ricardo Martinelli crie au complot communiste international à la première occasion et ce sont les mots qu’il a employés au moment de mon arrestation avec Pilar, le 26 février. Ce gouvernement emploie le langage de la guerre froide et mon passé de journaliste lui a en l’occurrence fourni argument”,  assure Paco Gómez Nadal.

Quinze jours après l’adoption de la loi minière, les manifestations indigènes battent leur plein de la route transaméricaine jusqu’au cœur de la capitale. Aux abords du Parlement, la police avertit le journaliste, alors en posture d’observateur militant, qu’elle va charger. Le couple n’a pas le temps de raisonner quelques manifestants en colère qu’il est arrêté, retenu quelques heures dans les dépendances de l’Assemblée nationale, puis conduit à la Direction nationale des migrations avant le grand départ.

Contactée peu avant l’expulsion, l’avocate de Paco Gómez Nadal et Pilar Chato, Giulia de Santis réfutait la valeur de preuve de bandes vidéos, jamais produites publiquement mais censées démontrer que le couple espagnol aurait “incité” à l’émeute. “La mesure d’expulsion répond à une volonté politique claire”, concluait la défenseur. “Mon activité avec HREV gêne les intérêts du gouvernement et des compagnies minières”, abonde Paco Gómez Nadal.

Le cas n’est hélas pas isolé dans cette partie du monde. Au Salvador, la petite station communautaire Radio Victoria et son personnel subissent des “avertissements” continus depuis deux ans. La menace concerne à présent son avocat, Héctor Berríos, malheureux de constater que l’appui officiel du gouvernement salvadorien à la petite radio et à la communauté qui l’anime ne s’est pas traduit pas de réelles mesures de protection. Là encore plane l’enjeu minier sur un territoire convoité par la compagnie canadienne Pacific Rim. Combien de temps Mauricio Funes, président élu sous l’étiquette de l’ancienne guérilla du FMLN, contiendra-t-il cette pression-là ?

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