Mon voyage de Kiambu à Korogocho

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Je suis né à Kiambu, une région au centre du Kenya à quelques kilomètres de la capitale Nairobi. Mes deux parents sont des Kikuyus, ce qui fait de moi par conséquent un Kikuyu. Vous vous demandez peut-être pourquoi je parle de mon origine ethnique… C’est parce que ce sujet est très important au Kenya.

On est jugé par rapport à la tribu à laquelle on déclare appartenir. Mais ces jugements ne sont que des stéréotypes. Les stéréotypes sur ma tribu peuvent se résumer ainsi : les jeunes hommes sont des criminels, les hommes plus âgés sont corrompus, riches et arrogants. La vérité, c’est bien sûr que l’origine ethnique ne détermine pas le comportement d’un être humain. Dans chaque société, il existe des gens biens et des gens mauvais. La communauté d’où je viens n’est pas une exception. C’est la raison pour laquelle personne ne devrait être condamné ou privilégié à cause de son origine ethnique.

Quand j’étais jeune, je ne savais pas que d’autres tribus existaient. Je croyais que le monde entier était fait des Kikuyus et… des Européens. Kaimbu était un endroit agréable, ma vie se passait bien. Ma famille vivait unie et mes parents travaillaient occasionnellement dans des fermes où l’on cultivait le café.

Je les accompagnais aux champs jusqu’à l’heure de l’école. Ma vie à Kiambu était simple, mais un peu monotone. Chaque jour était pareil à l’autre. Le matin on se réveillait pour aller à l’école, puis on rentrait le soir, on aidait à aller chercher de l’eau de la rivière, et puis on se reposait en attendant le repas du soir, la fin d’une journée.

Mais au beau milieu de cette vie simple, je sentais que quelque chose n’allait pas chez mes parents. Ils ne pouvaient pas nous en parler et parfois je remarquais certaines choses… C’était peut-être parce que nous étions pauvres, ils s’inquiétaient pour l’avenir de leurs enfants. C’est le cas de beaucoup de parents au Kenya. La situation dans mon village est pire cependant, puisqu’une grande partie de la région appartient à une seule personne. Les adultes ont peur que les enfants soient exploités par les riches propriétaires.

En plus de tout cela, à cette époque, le gouvernement avait décidé d’établir une discrimination entre les gens de notre région. Le régime de l’ancien président Daniel Arap Moi, qui succéda au premier président Jomo Kenyatta, estimait que puisque Kenyatta était originaire de notre région, nous bénéficiions d’un traitement de faveur, et donc que c’était à leur tour d’avoir une part du gâteau, comme on dit ici. En fait, sous Jomo Kenyatta, il n’y avait que les dirigeants qui profitaient et qui mangeait bien. Le peuple du Kenya – et de ma région, restait pauvre et l’écart entre les riches et les pauvres devenait plus grand chaque jour.

Les gens pauvres étaient frustrés, je le sentais, même tout gamin, et j’étais déjà complètement conscient des épreuves que traversaient mes parents. C’est peut-être ce qui fût la cause d’un changement dans ma famille. Pour des raisons que j’ignore, mes parents se sont séparés. Les séparations étaient alors fréquentes. A cause de ce divorce, ma mère nous fit vivre à Nairobi, une ville et ses environs qui sont devenus mon nouveau “chez moi” . Un “chez moi” pour toute la vie. Une vie pour pour tout la vie…

Pas d’adieux…

Cette vie ne m’a même pas donné l’occasion de faire des adieux à une communauté que j’aimais. La mienne. Cette communauté fondait de grands espoirs en moi car l’éducation était considérée comme le salut, le moyen de sortir de la pauvreté. J’ai accepté ce défi. Avec mes frères et ma soeur, nous avons travaillé dur à l’école et en dehors de l’école. Tout en observant les traditions pratiquées dans la région. Cette tranche de vie fut courte mais riche en expérience. La joie de vivre en famille a disparu quand mes parents se sont séparés – une séparation qui nous a volé notre bonheur, une douceur insouciante d’une vie simple de village…

Cette séparation nous a propulsé à Korogocho, le quatrième plus grand bidonville de la périphérie de Nairobi, avec une population de plus de cent mille habitants.

On appelle “bidonville” un village non officiellement référencé; ou simplement un ghetto. Moi, j’appelle ça chez moi. Korogocho a toujours été et sera toujours “mon chez moi”. Je pensais, je voyais Nairobi. Je ne voyais pas le bidonville où nous vivions. Mes attentes, mes espoirs furent vite déçus. Je n’en veux à personne d’avoir été enlevé de mon village natal, surtout pas à mes parents. Je suis ce que je suis aujourd’hui, parce que j’ai grandi à Korogocho. Pour moi, Korogocho a été et restera toujours l’école de la vie, et de cette école, en quelque sorte, je suis diplômé. Les difficultés de la vie sont un enseignement. J’ai appris la dure réalité. L’expérience est le meilleur “prof” et je fus le meilleur étudiant.

A mon arrivée dans ce bidonville, j’avais des difficultés à m’adapter à mon nouvel environnement surpeuplé, avec son mélange de langues, de comportements étranges, de bruits agaçants et les odeurs puantes… Mais contraint et forcé, je m’y suis habitué. Je suis devenu comme les autres garçons du bidonville. J’ai compris que je serai là pour une éternité.

Korogocho, le bidonville

Korogocho est donc le quatrième plus grand bidonville de Nairobi. Il se trouve dans le nord-est de la ville. C’est une zone de 1,5 kilomètres carré. La population est estimée à 120.000 personnes. Juste à côté de Korogocho se trouve la décharge publique la plus grande du pays…

A Korogocho, on trouve un peu de tout… La violence bien sûr, les meurtres, les prières, la drogue, le sport, les festivals, le cinéma et beaucoup d’autres choses… C’est, malgré les apparences, une vraie ville.

Ma vie dans ce ghetto a été à la fois marquée par la religion et la politique. J’ai vu le désarroi politique pour la première fois pendant les événements de 1998. Cette année-là, des jeunes gens, perçus comme des criminels, ont volé un magnétoscope d’un des cinémas. La tension ne fit qu’augmenter au fil des jours et dégénéra en conflit ethnique. Je compris beaucoup de choses.

Un autre événement se déroula en 2002. Un autre conflit ethnique… Résultat d’une expulsion de tous les Kikuyus de Ngunyumu, un village à Korogocho. C’était effrayant. Ma famille a été obligée de déménager dans un autre quartier, apparemment plus sûr pour les Kikuyus.

Des millions de dollars déversés…

L’action de l’Eglise a permis la reconciliation.En fait, l’Eglise fonctionnait comme le gouvernement de Korogocho. Les gens dépendaient de l’Eglise, et surtout de St. Johns Catholic Church. Je m’en suis sorti, je suis devenu ce que je suis devenu grâce à cette Eglise. Elle offre à beaucoup d’enfants de Korogocho une éducation primaire de qualité, abordable financièrement. J’ai été élève dans cette école. De plus, l’Eglise dirige plusieurs programmes de justice sociale et de paix. J’ai été l’apprenti, le bénéficiaire de ces programmes.

Certes, des ONG existent et travaillent à Korogocho. Mais ce travail, je dois l’avouer, est difficile à mesurer. Certains sont même très critiques. Parce qu’ils ne voient pas de changement notable dans leur vie. Le bidonville reste le même. Ses habitants aussi. Il y a cependant de bons projets mais ils ne constituent pas nécessairement une priorité de la communauté. Ils n’appartiennent pas – c’est le sentiment partagé, à la communauté. Sans doute est-ce pour cela que le rythme du développement est ici très lent… Comme une grosse tortue qui n’avance pas… Et ce malgré les millions de dollars qui sont déversés dans le ghetto chaque année. Nous misons, ici à Korogocho, sur l’entraide et la solidarité. Et l’éducation. Pour l’avenir de tous.

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Kuria Mutura

Kuria Mutura

Kuria Mutura est étudiant, il prépare un diplôme de Bachelor of Science (Information Technology) à K.C.A. University, Kenya, et travaille avec les enfants, les jeunes à St. Johns Catholic Church à Korogocho.

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