Un journaliste congolais au pays de la justice internationale

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De l’Ituri à La Haye… Il y a quelques mois, j’ai passé sept jours à la Haye afin de couvrir l’ouverture du procès «Le Procureur contre Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo». Pour un journaliste venu de l’Ituri, en République Démocratique du Congo, ce fut une occasion unique de découvrir la CPI et la justice internationale en marche…

Lorsque j’arrive à la Haye, ce qui m’impressionne, c’est d’abord le haut bâtiment blanc de la Cour. Une couleur blanche que j’interprète comme le symbole de la lumière, de la vérité et de la justice. A l’intérieur, la salle réservée à la presse, à ma grande surprise, est spacieuse et bien équipée pour accueillir les médias venus des quatre coins de la planète. La Cour Pénale Internationale fait bien «les choses» pour les journalistes…

C’est très différent chez nous en République Démocratique du Congo et en Ituri en particulier. Il n’y a pas de salles réservées aux journalistes. Chacun se débrouille comme il peut…

A la CPI, les installations mises au service des journalistes sont impressionnantes… A la hauteur des ambitions de la Cour, certainement. Un grand procès ne peut que se dérouler là, dans ce décor. Dans la soirée, au cours d’une conversation téléphonique, un confrère de Bunia me dit : «Jean-Pierre, la population préférerait que le procès se déroule ici». La population congolaise doute que la télévision retransmette l’événement, une transmission qui, du reste, va se limiter à un rayon de 15 kilomètres autour de Bunia.

Autre constat immédiat,  la composition du personnel de la Cour : des européens, des américains, des asiatiques, des africains… J’ai pénétré dans une institution véritablement internationale. Ce qui retient aussi mon attention, c’est l’attitude des accusés et leur mise. A les voir, il est difficile de croire que ce sont des accusés. Très élégants, Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo ont l’air de «poser pour la photo», l’air nullement inquiet.  De toute évidence la Cour fait ce qu’il faut pour respecter les droits des accusés.  A part la privation de liberté, tous les autres droits sont garantis.

Dans la prison de Bunia,  le visage d’un accusé ou d’un prisonnier reflète la souffrance, le désespoir et on se retrouve parfois face à quelqu’un qui n’a pas mangé depuis plusieurs jours. Puisque j’ai parlé des droits, cette remarque : pendant l’audience, le souci d’équilibre entre l’accusation et la défense est palpable. A cela, il faut ajouter l’importance accordée à la protection des témoins, visages voilés, voix déformées. Je note le souci permanent du travail bien fait… Et une objectivité évidente anime aussi bien le Bureau du Procureur que les avocats.

Les enquêteurs de la CPI acceptent de courir des risques, à des milliers de kilomètres de chez eux, de leurs familles pour découvrir les réalités de notre insécurité, pour comprendre ce qui s’est passé en Ituri. Ce courage n’est pas donné à tout le monde.

Dans sa déclaration, à l’ouverture du procès(1), le Procureur Adjoint, Fatou Ben Souda, a cité plusieurs localités où des tueries ont eu lieu : Nyankundé, début septembre 2002, où il y a eu plus de 1200 civils tués, des femmes violées, d’autres réduites à un esclavage sexuel et utilisées pour transporter des butins de guerre ; Tchomia où plus de 250 civils ont été tués dans l’attaque du 31 mai 2003 ; la ville de Bunia, pour laquelle la liste des massacres serait trop longue…  Toutes ces victimes ne pourront jamais comparaître.

Certains confrères étrangers m’interrogent : «comment as-tu fait pour t’en tirer lors de ces drames ? ». Quand je raconte mon histoire, je lis sur leur visage une grande compassion. Je comprends alors que nous ne sommes pas seuls, que les tragédies traversées ont touché  l’humanité entière et que c’est toute cette humanité qui se bat pour que les responsables de ces crimes soient arrêtés et punis. Que les dommages subis soient réparés et que les Ituriens retrouvent la paix.

(1) Le 24 novembre 2009.

Jean-Pierre Kabulabu

Jean-Pierre Kabulabu

Jean-Pierre Kabulabu est journaliste, membre de l’équipe de la Radio Interactive pour la Justice en Ituri, RDC.

Jean-Pierre Kabulabu

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