Coopération Sud-Sud : les Bangladais donnent l’exemple

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BRAC est une ONG de développement, née au Bangladesh en 1972, qui aide plus de 5 millions de personnes en Afrique. Exemple en Tanzanie du travail accompli par cette ONG du Sud en faveur du Sud. Un cas unique.  

L’orage gronde et le ciel est sombre au-dessus du plus grand lac d’Afrique, le lac Victoria. Mais il ne pleut pas. A Bukoba, sur les bords du lac, dans le Nord-ouest de la Tanzanie, des femmes sont assises sur une bâche bleue déployée devant la maison de l’une d’entre elles. Leur réunion hebdomadaire du lundi ne sera pas perturbée par la météo. Ce groupe d’une dizaine de femmes ont toutes contracté un emprunt auprès de BRAC, une organisation de développement du Bangladesh, qui opère essentiellement auprès de la population féminine dans cinq pays du continent (Libéria, Ouganda, Sierra-Léone, Sud-Soudan et Tanzanie). Magdalena, une Tanzanienne salariée de BRAC qui vient juste d’obtenir son diplôme en développement des communautés, supervise la réunion.

Ces femmes doivent s’acquitter de quelques euros chaque semaine, sur des périodes de 20 ou 40 semaines (taux d’intérêt de 13 et 25%). Vendeuses de fruits et légumes, épicières ou couturières, elles reçoivent de BRAC une aide financière leur permettant de développer leur activité, en moyenne une centaine d’euros au début. Si ça se passe bien, comme souvent, les prêts suivants montent très vite à 400 ou 500 euros, avec une limite à 1 500 euros.

Méconnue en Afrique où elle n’est arrivée qu’en 2006 (Ouganda et Tanzanie dans un premier temps), BRAC existe depuis 1972 au Bangladesh où elle emploie plus de 120 000 personnes. Elle ne s’est réellement ouverte à l’international qu’en 2002 avec l’Afghanistan, où elle est aujourd’hui la première organisation de développement. Son fondateur, Fazle Hasan Abed, 76 ans, jouit dans son pays d’une popularité que seul peut lui ravir Mohammed Yunus, l’instigateur de la Grameen Bank et prix Nobel de la paix 2006. Son organisation figure aujourd’hui à la première place des ONG du monde, en terme d’employés et de personnes aidées. Tout en ayant un budget inférieur à ceux des ONG les plus riches, World Vision en tête. Ce qui la différencie et en fait une exception au niveau mondial, c’est d’être née dans un pays en développement où elle a mis au point des méthodes propres à son environnement, transposées aujourd’hui en Afrique.

Des managers bangladais forment et inculquent aux équipes, en moyenne à 95% africaines, les rudiments de la micro-finance auprès des communautés urbaines pauvres. Les bureaux de BRAC, installés dans les quartiers populaires, aident chacun en moyenne un millier de personnes. Pour Scott McMillan, le média manager de BRAC pour les Etats-Unis, cette collaboration va dans le bon sens, celui du partage des mêmes expériences : « Les Africains et les Bangladais ont plus de points communs que de différences : les Africains reconnaissent le Bangladesh comme un pays pauvre qui doit faire face aux mêmes obstacles au développement ».

Les chiffres sont plutôt impressionnants pour une organisation arrivée il y a seulement 6 ans en Afrique. En Tanzanie, BRAC emploie 1 200 personnes, gère plus d’une centaine de bureaux éparpillés dans le pays, et apporte son aide à 2 millions de Tanzaniens. En Ouganda, BRAC est la plus grosse ONG du pays, avec 1 900 salariés, et environ 2 millions de personnes aidées. Au total, les prêts y ont atteint en 2011 les 89 millions de dollars.

Avec l’aide d’une fondation canadienne, BRAC espère épauler, en 2016, 4 millions d’Ougandais, soit 12% de la population totale. En ajoutant, le Sud-Soudan, le Libéria, et la Sierra-Léone, BRAC arrive au chiffre de 5,5 millions d’Africains bénéficiant de ses services de micro-finance, de développement agricole, d’éducation ou encore de santé et d’émancipation de la femme. BRAC porte d’ailleurs une importance particulière à l’agriculture puisqu’elle permet à des modestes fermiers d’avoir accès à des tarifs préférentiels à des semences et engrais, de quoi doubler voire tripler leur rendement habituel.

« Je suis fier d’être utile à toutes ces personnes », glisse entre deux visites de groupes de femmes, le manager micro-finance pour l’Ouest de la Tanzanie, le Bangladais Abdul Monayem Khan. « C’est très valorisant de voir fonctionner les petits commerces qu’on a aidé à se développer, ajoute-t-il. A BRAC, nous sommes des travailleurs sociaux. Les cultures diffèrent, c’est certain, mais le travail, lui, reste le même. Que ce soit au Bangladesh ou en Tanzanie, les méthodes sont les mêmes. » A commencer par le mode de vie des salariés : à la différence des ONG occidentales et de leurs rutilants 4×4 et offices climatisés, les employés se déplacent avec les moyens de transport locaux ou au mieux à moto. Ils vivent aussi dans les quartiers où ils travaillent : ils sont au fait des réalités quotidiennes et des problèmes rencontrés par la population.

Un mode de vie simple donc, et une patience à toute épreuve. Comme ce matin-là, à Bukoba, où dès 9 heures, Magdalena réunissait une dizaine de femmes, marchandes de fruits et de poissons. « Chaque personne à qui BRAC prête de l’argent doit avoir un garant, et c’est au garant de payer si l’individu en question échoue à rembourser la somme », explique-t-elle en marge de la réunion. La force de la stratégie de BRAC, ce sont ces groupes de femmes : au cas où une personne fasse défaut une semaine pour le remboursement, c’est aux autres membres de payer pour elle.

C’est justement ce qu’il se passa sous nos yeux : une vendeuse de bananes manquait à l’appel pour le versement hebdomadaire de ses 5 euros, pour un emprunt de 175 euros sur 40 semaines. Sans rien dire, car tout le monde est au courant des règles, Magdalena est restée jusqu’à ce que le groupe réunisse la somme. Après une heure de tergiversations, l’argent a enfin été remis à Magdalena qui est partie rejoindre un autre groupe. « La personne qui manquait aujourd’hui devra rembourser les autres, nous y veillerons », conclut-elle. Quant aux femmes restées sur place, elle loue le travail et les conseils de BRAC. « Ce n’est pas seulement un prêt, ce sont aussi des recommandations. Car nous avons du mal à mettre de l’argent de côté, nous dépensons souvent tout ce que nous gagnons. En suivant les conseils du personnel de BRAC, j’ai pu épargner un peu d’argent, car on ne sait jamais. Il suffit qu’un des enfants soit malade pour nous mettre en difficulté », dit l’une des femmes, vendeuse de fruits.