Pambazuka.org, baromètre de l’Afrique…

0

Chartes PambazukaLa Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Côte d’Ivoire, le Zimbabwe ou encore Djibouti et la Françafrique… Pambazuka.org est un site d’informations qui offre des clefs de lecture d’une actualité très riche sur le continent. Au-delà, c’est un véritable baromètre pour mieux prendre le “pouls” des opinions publiques africaines. Rencontre avec le Kenyan Firoze Manji, fondateur de Pambazuka.org et rédacteur en chef.

Grotius.fr : Vous avez été l’un des tout premiers medias 100% africain sur Internet. Quelle est la genèse de cette initiative?

Firoze Manji : Pambazuka News est né en décembre 2000 à la suite de rencontres et d’entretiens réalisés dans huit pays d’Afrique de l’Est et australe, auprès de 120 organisations de défense des Droits humains. C’était excitant de sentir ce mécontentement et ce réveil des esprits à travers le continent. Ce n’est pas pour rien que le site s’appelle Pambazuka (« Réveillez-vous » en kiswahili). L’objectif était, et demeure, de présenter l’actualité africaine, grâce notamment à des analyses politiques, et ce afin de tenir informer les activistes de tout bord. Notre volonté était de nourrir, de porter et promouvoir ce qui nous semblait être le mouvement panafricain de liberté et de justice.

Les internautes ont tout de suite adhéré, ce qui nous a surpris. Nous avons aujourd’hui 660.000 visiteurs uniques par mois, et 26.000 abonnés à notre newsletter. Près de 3.000 personnes écrivent plus ou moins régulièrement pour Pambazuka. Ils viennent de tous les milieux socio-politiques. Nous publions chaque semaine dans plusieurs langues, en anglais et en français, et deux fois par mois en portugais. Enfin, nous avons des bureaux en Afrique du Sud, au Kenya, au Sénégal, au Brésil et en Grande-Bretagne.

Grotius.fr : Comment êtes-vous financé ?

Firoze Manji : C’est une lutte permanente pour récolter des fonds. Quelques fondations nous soutenaient par le passé, mais dans le climat économique actuel, nous devons souvent faire sans. Nous faisons donc appel à nos lecteurs afin de nous soutenir chaque mois par une donation régulière. Nous leur demandons de devenir nos « amis » en quelques sortes et de garantir l’indépendance éditoriale de Pambazuka. J’invite les lecteurs de Grotius.fr à nous rejoindre…

Grotius.fr : En dehors du site, vous êtes aussi devenu un éditeur de livres d’analyse…

Firoze Manji : Nous sommes devenus éditeur d’ouvrages d’analyse un peu par accident. Ce qui nous a étonnés, c’est le nombre d’auteurs qui nous ont approchés pour publier leurs ouvrages. Nous avons donc créé Pambazuka Press il y a trois ans. Nous sommes particulièrement fiers des quatre livres de l’universitaire égyptien Samir Amin. Courant juin, nous publierons un livre de l’Ougandaise Sylvia Tamale, professeure de droit à l’université Makerere de Kampala, sur les sexualités africaines.

Grotius.fr : Vous fêtez actuellement les dix ans d’existence de Pambazuka. J’imagine que vous êtes fier ?  Pambazuka est ancré définitivement dans le paysage de la presse…

Firoze Manji : Dix ans d’existence… C’est bien sûr une réussite pour Pambazuka. Nous fournissons la plate-forme sur laquelle les activistes et analystes africains et du monde partagent leurs points de vue sur les évènements qui touchent le continent et plus largement la planète. Ce sont des voix importantes. Notre rôle, selon nos ambitions, a été de faciliter la construction d’un solide et progressiste mouvement panafricain de justice et de liberté. Nous sommes porteurs d’une voix spécifique.

Grotius.fr : A quand le « printemps démocratique » en Afrique noire ?

Firoze Manji : Je ne crois pas encore à l’émergence de la démocratie à travers le continent. C’est vrai que depuis les années 1990 et notamment la tenue des premières élections démocratiques en Afrique du Sud en 1994, nous voyons apparaitre le multipartisme. Mais il y a encore trop de colère et de frustration, notamment le non-respect des résultats chez certains pour que nous ayons vraiment le sentiment d’élections démocratiques. Ce n’est donc pas le cas.

La démocratie n’est pas la première aspiration des populations, de mon point de vue. Depuis 30 ans, le gain des indépendances s’est trop érodé sous le coup des programmes d’ajustements structurels menés par les institutions financières internationales, FMI et Banque mondiale. Ces programmes ont eu pour résultat d’enrichir une minorité – les gouvernants, mais d’appauvrir la grande majorité des populations. Ces politiques économiques ont permis l’ouverture de nos pays aux appétits voraces des multinationales. C’est un constat. D’aucuns diront que nos gouvernements ont laissé un vide… qui a été comblé par d’autres.

Nous souffrons aujourd’hui d’une baisse de nos conditions de vie, du chômage de masse, de l’accaparement des terres et des ressources naturelles. Tout a été privatisé : l’eau, l’immobilier, le foncier, l’énergie, les télécommunications, la santé, l’éducation et les services sociaux. C’est général au continent.

Nous n’avons pas seulement été dépossédés de nos ressources et des produits de notre travail mais nous sommes aussi politiquement impuissants : nos gouvernements sont plus redevables aux multinationales, institutions financières et organisations d’aide internationale qu’à leurs propres concitoyens. Ce qui signifie tout simplement que nous ne sommes plus les maitres de notre destinée. Nous avons perdu le peu de libertés obtenues au moment des indépendances.

Que sont les évènements de Tunisie, d’Egypte, d’Algérie, de Libye, du Bénin, du Gabon, du Burkina Faso, d’Ethiopie, ou encore du Swaziland ? C’est l’aspiration de peuples à déterminer eux-mêmes leur destinée. S’inscrit là la volonté des citoyens de se débarrasser de leaders qui ont donné l’autorisation aux Américains, aux Européens, et j’en passe, d’exploiter les ressources et d’appauvrir les populations. Le challenge que nous rencontrons dans nos pays est la démocratisation de nos sociétés. Comment y parvenir ? Selon moi, il ne s’agit pas singer l’occident et son obsession pour le bulletin de vote.

Grotius.fr : Que dire alors des mouvements de contestation en cours sur le continent ?

Firoze Manji : Ce que je vois, c’est la montée des mouvements de mécontentement contre le vol et la dépossession qui ont eu lieu au cours des trente dernières années. Les révolutions démocratiques peuvent mettre des années à aboutir. Nous ne savons pas comment l’Egypte et la Tunisie, elles-mêmes, finiront. Elles ne sont qu’au début d’un processus. C’est clair que les puissances occidentales essaient d’établir dans ces pays un nouveau « Ben Ali-ism » sans Ben Ali, un « Mubarak-ism » sans Mubarak pour servir leurs intérêts. C’est notre analyse. La Libye représente aussi un tel enjeu. Mais ce n’est que l’acte 1, scène 1 de vingt prochaines années de lutte.

Grotius.fr : Les dix prochaines… Plus de liberté, plus de société civile sur le continent ?

Firoze Manji : Les mouvements de liberté à travers le continent vont effectivement prendre de l’ampleur et rattraper, notamment en Afrique noire, leur retard. Il y aura des luttes très fortes. Parce que notamment la richesse ne sera pas au rendez-vous en Afrique. Ce sera même le contraire. Cette décennie à venir sera à la fois une période d’espoir et de désespoir. D’espoir pour ceux qui gagneront la liberté de décider de leur destinée, et de désespoir pour les autres qui échoueront. Cette Histoire sera trouble et dangereuse. Les progrès démocratiques et le barbarisme coexistent. Ce n’est pas une coïncidence que la même année, en 1994, nous assistions aux premières élections démocratiques en Afrique du Sud et à la tuerie d’un million de personnes avec le génocide au Rwanda. Espoir et désespoir. Ni l’un ni l’autre n’est inévitable. Ca dépend de nous, aussi, d’abord, de ce que nous faisons.


LAISSER UN COMMENTAIRE

Ajoutez votre commentaire !
Votre Nom

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.