Humanitaires et journalistes : une dialectique difficile

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A priori, on pourrait penser qu’acteurs humanitaires et journalistes font naturellement bon ménage. En effet, les premiers sont au contact direct de personnes vulnérables en raison de violences armées.

Les professionnels des médias, eux, sont continuellement en quête d’informations choc dont les humanitaires sont en mesure de fournir une riche matière première. Pourtant, cette complémentarité n’est qu’apparente.

Durant mes vingt ans de métier humanitaire, mes relations avec le monde médiatique furent plutôt difficiles – et la plupart des délégués pourraient en dire autant. Comment expliquer cette tension? Elle provient essentiellement de la rencontre de deux logiques différentes.

L’acteur humanitaire est exclusivement préoccupé par le sort des populations à aider et à protéger. Pour cela, il doit préserver sa crédibilité auprès de toutes les parties au conflit. Il s’agit de la condition sine qua non d’accès à toutes les victimes. Il serait irresponsable de se priver de la possibilité de sauver des populations en difficulté en cédant à la tentation de dénoncer tel ou tel responsable politique, même s’il le mérite. D’autres (Amnesty, Human Rights Watch) peuvent le faire. La période kouchnérienne de l’humanitaire, centrée sur la dénonciation à tout prix, a peut-être été intéressante politiquement, mais elle s’est révélée désastreuse pour l’action humanitaire proprement dite. L’idéologie de la dénonciation empêchait l’action humanitaire de se développer et la confinait dans la clandestinité.

Le journaliste, lui, fonctionne selon une autre logique. Soit il est à la recherche d’un scoop pour attirer le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur, soit il souhaite alerter l’opinion pour faire pression sur un régime détestable et coupable de graves exactions. Ni l’une ni l’autre de ces exigences ne prend en compte prioritairement les besoins humanitaires réels. Cette approche habituelle des journalistes conduit quasi-automatiquement à une discrimination dans le choix des priorités. Par exemple, les medias ne parlent aujourd’hui de la Somalie qu’à propos des pirates du Golfe d’Aden, alors que de gros problèmes humanitaires affectent les populations de l’intérieur du pays.

Les médias ne doivent pas être diabolisés en tant que tels, mais leur rôle est de nature politique, contrairement aux humanitaires qui doivent être neutres, impartiaux et indépendants. Voilà pourquoi ces deux mondes ne peuvent entretenir des relations harmonieuses. Et pourtant, les humanitaires ne peuvent se passer de l’appui médiatique dans leurs opérations.

Ce rôle nécessaire des médias est désormais reconnu par la totalité des humanitaires. Pour sa part, le CICR l’admet depuis une vingtaine d’années. Malgré la réputation qu’on continue de lui faire, il n’est plus correct de parler d’obsession du secret à son propos. Dans sa doctrine, le CICR peut être favorable même à des dénonciations, à condition que la confidentialité n’ait pas porté de fruits et que la condamnation des responsables ne porte pas préjudice aux victimes. Bien sûr, c’est au CICR qu’il revient de décider où et quand ces conditions sont remplies, ce qui déplaît aux médias. Pourtant, il va de soi que les humanitaires doivent se référer dans leur action à la réalité telle qu’ils l’analysent eux-mêmes, et non aux images et à la perception des journalistes. Il peut même arriver que le CICR devance les medias et dénonce des horreurs avant eux, comme ce fut le cas pour la Bosnie-Herzégovine lorsque le président du CICR, le 29 juillet 1992, fut le premier à soulever publiquement la problématique des camps d’internement, en la rapprochant des camps d’extermination de la Seconde guerre mondiale. En l’occurrence, les médias n’ont réagi qu’à retardement et n’avaient même que deux représentants lors de cette mémorable conférence de presse du CICR!

Il n’empêche qu’une meilleure connaissance réciproque entre humanitaires (CICR notamment) et médias est indispensable. Même s’ils ont l’impression du contraire, les médias connaissent mal les humanitaires. Et le CICR, de son côté, connaît mal les médias. Le résultat de cet apprentissage mutuel devrait être que les médias cessent de se concentrer essentiellement sur les drames humains liés à l’insécurité sur le terrain, et que le CICR fasse plus confiance aux journalistes.

Je suis convaincu que les uns et les autres gagneraient à travailler ensemble autour du thème de la sollicitude pour l’humanité. L’opinion s’intéresse au malheur des autres et aux solutions pour y remédier. Par ailleurs, dans des situations plus délicates de violations gravissimes de toutes les normes internationales, comme on en a vécu dans l’ex-Yougoslavie ou durant le génocide au Rwanda, des échanges suivis entre médias et humanitaires peuvent permettre de fixer la ligne de démarcation pour en même temps dénoncer l’inacceptable et ne pas entraver le travail sur le terrain, lorsqu’il est encore possible. Comme le répète souvent Rony Brauman, ancien président de MSF, il faut éviter à la fois le “silence complice” et la “parole nuisible”. A cet égard, le cas du Rwanda (1994) fut exemplaire. Le chef de délégation CICR devint pendant deux mois (mai-juin) pour les médias une des seules sources d’information non partisane sur le drame qui s’y déroulait à huis clos.

Pour être efficaces et proches des victimes, les humanitaires doivent disposer de moyens d’influence. Dans l’arsenal de ces moyens, les médias tiennent une place non négligeable. De ce point de vue, le cas de la Somalie du début des années 1990 est éclairant. Ce pays, qui sombrait dans l’anarchie la plus totale, était totalement abandonné par la communauté internationale. C’est à force d’emmener des journalistes sur le terrain que les humanitaires ont réussi à retourner l’opinion de nos pays, avec pour résultat que les gouvernants occidentaux n’ont plus osé continuer à ignorer les drames qui se déroulaient là-bas.

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