Contrats opaques et business : la ruée des universités américaines sur le foncier africain

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Les universités américaines investissent massivement dans des terres fertiles en Afrique. Au détriment des populations, impuissantes et lâchées par leur gouvernement.

Les terres africaines n’arrêtent pas de changer de main. Ces contrats opaques et difficilement accessibles signés entre des Etats africains et de grandes multinationales se multiplient. Les populations africaines, à l’écart de ces négociations qu’elles ignorent, sont mises devant le fait accompli et voient débarquer des bataillons d’hommes en costumes sombres se congratuler de leurs acquisitions.

Mais à l’heure de ce que certains n’hésitent plus à qualifier de « vols » et des famines dans la Corne de l’Afrique – et des malnutritions persistantes qui tuent des millions de jeunes enfants -, il est étonnant de voir débarquer des universités américaines dans ce qui est devenu un véritable business, celui de s’accaparer de grandes surfaces pour produire ou faire fructifier son capital. Le phénomène a été particulièrement pointé du doigt l’an passé par l’Oakland Institute, un centre de recherche indépendant basé en Californie aux Etats-Unis.

L’Oakland Institute, après de longues investigations, a en effet montré comment de réputées universités américaines (Vanderbilt, Harvard, ou celle de l’Iowa) utilisent les hedges funds (les fonds de recouvrement) pour acheter ou louer en crédit-bail des dizaines de milliers d’hectares de terres en Afrique. « Tout cela se fait dans le plus grand secret car ces placements ne sont pas très populaires », témoigne Frédéric Mousseau qui a coordonné les recherches à l’Oakland Institute, selon qui le rendement des terres pourrait atteindre les 25 %.

Sur le continent, quelques pays sont concernés, et ces révélations ont entraîné des manifestations de mécontentement. C’est notamment le cas en Tanzanie, pays particulièrement touché par les acquisitions de l’université de l’Iowa via la firme américaine Agrisol. L’opposition tanzanienne est très virulente sur le sujet. « Nous ne voyons aucune logique, nous voulons que le gouvernement nous dise concrètement ce qu’il y a derrière ce deal », réclament ainsi les députés de l’opposition. Ces derniers sont remontés depuis les accords signés en 2010. Des accords qui succèdent à la visite du Premier ministre tanzanien, Mizengo Pinda, dans l’Iowa quelques mois auparavant. Encore plus troublant, les terres octroyées sont situées sur la circonscription où M. Pinda est député. Pour l’opposition, tout cela fait beaucoup, et certains imaginent très bien Agrisol et les autorités tanzaniennes scellant ce marché main dans la main.

Quant aux accords, ils mettent en colère l’opposition, tout comme la presse qui n’a pas manqué d’en vilipender les termes : Agrisol a en effet reçu l’autorisation d’exploiter, pour 99 ans et pour 0,50 dollar par an et par hectare, près de 325 000 hectares dans le Sud-ouest du pays, en bordure du lac Tanganyika.  En Tanzanie, l’université de l’Iowa s’apprête à investir 700 millions de dollars pour la production de biocarburants et de céréales destinés à l’exportation. Les députés tanzaniens de l’opposition, eux, pointent du doigt le revers de cet investissement : « Plus de 160 000 fermiers vivent sur les territoires concernés. Ils devront quitter les lieux. Seront-ils dédommagés ? Tout est encore très flou ».

Les populations installées dans la région concernée sont des réfugiés burundais, ayant fui en Tanzanie au début des années 1970 et naturalisés depuis peu. Si leur départ ne fait aucun doute, leur point de chute reste encore inconnu, comme le soulèvent les députés qui craignent par ailleurs la force comme méthode utilisée au déménagement. Le dernier accroc sur le dossier n’est pas vieux puisque fin décembre 2011, le soutien de l’ambassadeur des Etats-Unis en Tanzanie, loin d’être avare en louanges sur le projet, a soulevé son lot de critiques.

Dirigée par Bruce Rastetter, au long passé de businessman sulfureux et proche des républicains, la firme Agrisol revendique contribuer, sur son site Internet, « à la sécurité alimentaire de la Tanzanie » en y consacrant tout juste… 4% de la superficie totale obtenue, pour cultiver du maïs notamment. « Révolution verte ou pillage vert ? », titrait un quotidien tanzanien l’an passé. Pour certains, la réponse n’est pas à aller chercher bien loin. Si la Tanzanie connaît des remous, ce n’est pas vraiment le cas dans les autres pays où les universités américaines s’aventurent. En Ethiopie, au Sud-Soudan ou encore au Mozambique, les surfaces sont tout aussi gigantesques : 400 000 hectares chez le second et près de 7 millions chez le troisième cité, avec une exonération de taxes courant sur 25 ans.

Le point commun entre tous est le faible montant des terres allouées, au grand désavantage des populations en place. De plus, les emplois créés ne bénéficieront qu’à un faible nombre. En Ethiopie, si l’on est évidemment choqué, c’est d’ailleurs la lucidité qui l’emporte, à l’image du Mouvement de solidarité pour une nouvelle Ethiopie : « Ces accords, qui pour beaucoup resteront en vigueur pendant 99 ans, n’apporteront pas le progrès aux populations locales et ne leur donneront pas de quoi manger. Ils permettent seulement aux dirigeants corrompus et aux investisseurs étrangers de s’en mettre plein les poches ».

  

 

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