Humanitaire et Droits de l’Homme: rebonds entre les lignes

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On l’aura compris à la lecture de la deuxième partie du titre de ce texte – « rebonds entre les lignes », c’est d’un dialogue qu’il s’agira dans ces quelques lignes. Et je voudrais dire pour commencer tout le mérite qui revient à Jérôme Larché d’avoir explicitement rouvert un débat récurrent et toujours sous-jacent: car il s’agit d’un vieux débat hautement sensible et à bien des égards essentiel qui traversa jadis (et sans doute encore aujourd’hui) le CICR (voir à la fois les critiques adressées au CICR pour son comportement dans la seconde guerre mondiale ainsi qu’au Biafra, et sur un registre théorique les travaux de Jean Pictet sur les rapports entre Droit Humanitaire et Droits de l’Homme), mais aussi plus récemment dans le cadre d’un temps fort comme la création de la plate-forme d’ONG « Article Premier » à l’occasion du cinquantenaire de la Déclaration Universelle en 1998(au sein de laquelle les « humanitaires » furent à la fois très actifs et très réservés quant à leur rapport aux Droits de l’Homme)…

Que le Directeur adjoint de Grotius International, un « humanitaire », soit à l’origine de la relance n’est certainement pas anodin ni sans signification: preuve que cette question taraude toujours le milieu des « humanitaires », beaucoup plus d’ailleurs à mon sens que celui des militants des Droits de l’Homme (qui devraient peut-être s’en préoccuper un peu plus…)

Mais en m’exprimant ainsi, d’un côté les humanitaires (abandonnons les guillemets) de l’autre les défenseurs/militants des Droits de l’Homme, je semble lui emboiter le pas au détriment des questions que j’aimerais lui poser et que soulève son éditorial. Du moins quelques-unes d’entre elles et sans aller au fond des choses, cela va sans dire. Aussi bien mon propos relève-t-il plutôt de l’interpellation, non sans marquer d’éventuels désaccords. En souhaitant que Grotius International puisse être un lieu (neutre et impartial ? Disons bienveillant !) où  se développe une telle réflexion.

           Un débat ou des débats ?

Tout d’abord je ne doute pas qu’un tel débat soit important et toujours d’actualité : mais de quel débat s’agit-il ? Et n’y a-t-il pas en fait, mais aussi sur un plan plus analytique, plusieurs débats qu’il conviendrait de distinguer ?

En premier lieu l’humanitaire, les humanitaires, voilà qui n’est pas clair (d’où mes guillemets) : et ce à plus d’un titre. Car l’humanitaire, on le sait, est devenu un label dont beaucoup se réclament, désignant un domaine flou aux allures d’auberge espagnole où les dévouements de toutes sortes se le disputent au sentimentalisme et au marketing publicitaire. De plus les tensions ne sont pas moindres entre ceux qui se déclinent comme humanitaires : certains, par exemple, se considérant comme les dépositaires de ce qu’ils considèrent comme l’humanitaire proprement dit.

Donc entre des Organisations dites non gouvernementales, souvent concurrentes, dont les pratiques et les motivations, les orientations idéologiques voire les valeurs ultimes (ou fondatrices) divergent. C’est sur ce plan que je situerais l’esquisse de typologie de Jérôme Larché. Enfin il y a le Droit International Humanitaire qui ne couvre pas (ni ne cautionne au titre de l’Humanitaire) tout ce qui se fait et s’énonce comme  Action Humanitaire. Il y a donc à l’évidence plusieurs « mondes » de l’humanitaire, que je n’ai fait que suggérer. Et l’idée d’une « communauté » humanitaire ou des humanitaires mériterait quelques précisions : a fortiori en considérant les relations que peuvent entretenir les humanitaires sur le terrain. Sans doute le fait le moins contestable serait-il la formation de plates-formes et de coalitions. Mais ce serait en un sens très spécial de la notion de communauté. De même faudrait-il chercher du côté des chartes éthiques, plus ou moins partagées dont les raisons autant que les fondements devraient être interrogés (et pas seulement ce de point de vue) : j’en dis un mot plus bas sous un autre angle.

Pour faire bonne mesure toutes les organisations de défense et de promotion des Droits de l’Homme n’ont pas été, ni ne sont pas toujours, sur la même longueur d’onde. Il y a un débat sur les Droits de l’Homme entre les ONG qui s’en réclament, comme il y a un débat sur et au sein de la dite action humanitaire. Et ces derniers, les Droits de l’Homme, ne sont pas moins instrumentalisés et idéologisés que l’humanitaire. A plus d’un titre, et y compris au plan du droit ou plus précisément de ce qui doit être considéré comme Droits de l’homme : voir par exemple les débats récurrents sur l’indivisibilité. A cet égard Jérôme Larché a raison de rappeler la lecture dite néo-libérale, mais on a aussi vu, pour me limiter à ces deux exemples, des déclarations socialistes et islamiques (il y en a plusieurs comme on sait) des Droits de l’Homme. De même il existe une concurrence entre ces ONG comme il en existe entre les ONG humanitaires. Le miraculeux dans ces histoires est qu’on arrive toujours pragmatiquement à s’y retrouver. Ou à peu près. Et plus personne n’aurait aujourd’hui l’idée saugrenue d’en appeler à une Déclaration socialiste des Droits de l’Homme. Quant aux déclarations islamiques elles ne font pas sens du point de vue du concept de Droits de l’Homme. Alors qu’il est parfaitement concevable et justifié de militer pour les Droits de l’Homme au nom d’une croyance religieuse dans une ONG confessionnelle: mais c’est une autre question,assez redoutable, qui mériterait aussi qu’on s’y arrête. Car il me semble que cette question appartient également au problème que Jérôme voudrait réactiver.

Ces deux paragraphes pour dire que je ne suis pas convaincu par l’existence d’un débat frontal (ou d’un face à face aux contours bien tranchés) entre un « bloc »Humanitaire et un « bloc »Droits de l’Homme. Il y a plutôt des débats croisés et complexes au sein de chacune de ces mouvances et non pas tant sur l’autre (ONG Humanitaires ou ONG Droits de l’Homme) que sur elles-mêmes et entre celles qui se réclament d’un même champ d’action! D’autre part si on peut repérer des ONG qu’on n’hésite pas à qualifier d’humanitaires et d’autres plus spécifiquement consacrées aux Droits de l’Homme, et qui se déclarent telles, ce qui n’induit aucune prise de position théorique de ma part quant à la substance de leurs exclusivités revendiquées et affichées, beaucoup, sans le savoir ou l’avouer, ou bien sans s’en préoccuper, sont inclassables selon cette dichotomie, alors même qu’elles se déclarent le plus souvent, mais pas toujours, comme humanitaires : question qui mérite à mon avis d’être également soulevée. Le cas des ONG dites de développement et celles plus spécifiées dites confessionnelles en sont des exemples, ainsi que toutes les OSIM ! Enfin il y a au moins un lieu où l’Humanitaire et les Droits de l’Homme font bon ménage, c’est dans les Facultés de Droit et de Sciences politiques ! Voir l’intitulé de Masters qui s’y consacrent en même temps, sans état d’âme : mais il s’agit de Droit, et le Droit a ses propres distingos. Plus encore les juristes sont peu enclins à élargir la compréhension de l’Humanitaire comme le font les humanitaires, et ce qu’ils entendent par Humanitaire ne cadre pas vraiment avec tout ce que les humanitaires, ou autoproclamés, entendent ou regroupent sous ce terme.

On voit à partir de là qu’il y a une ambigüité, à vrai dire très courante, dans le titre : « Humanitaire et Droits de l’Homme ». S’agit-il du Droit Humanitaire, des ONG dites humanitaires, des actions menées au titre de l’humanitaire, de tout ce qui se qualifie indifféremment d’humanitaire (et de solidarité internationale), voire de l’idée que se font les individus de leur engagement ? De telles clarifications me semblent indispensables pour avancer sur la question du/des rapport(s) aux Droits de l’Homme (et au politique !). Nul doute qu’il soit pour le moins assez complexe. Et dans la foulée pour voir quels types de problèmes se posent au regard des Droits de l’Homme (et du politique) à chacun de ces niveaux.

 Questions de méthode

Je voudrais juste indiquer quelques points. Une première piste d’investigation serait de revenir sur la notion d’humanitaire précédemment évoquée. Non seulement pour la clarifier (en mobilisant les travaux stimulants et plus ou moins critiques parus sur ce sujet), mais aussi parce que ses conceptions (véhiculées par les acteurs) et ses significations (loin d’être toujours thématisées) engagent des rapports différents aux Droits de l’Homme (et au politique). Et à cet égard il existe bien une/des idéologie(s) de l’humanitaire qui sont loin de se situer toutes sur le registre normatifs et idéal des Droits de l’Homme. La notion d’humanitaire donc, mais aussi tout ce qui se présente sous l’appellation voire l’étiquette de l’action humanitaire (ce qui est différent de l’analyse de la notion): en quoi consiste la spécificité de l’agir humanitaire ? S’agit-il d’un type d’action à nul autre pareil ? Et est-il unitaire ? On peut en douter.

Dès lors se pose la question du cadre et du registre normatifs de ces actions. Tant en ce qui concerne la conscience explicite qu’ont les acteurs individuels de ce qu’ils font, que des types d’actions qui sont menées, et de la manière différentielle dont se conçoivent et se présentent les ONG humanitaires : on sait que de nombreux désaccords existent sur ces sujets. Et par conséquent en ce qui concerne les Droits de l’Homme (et le rapport au politique). Jusques et y compris au sein des ONG. Mais il faudrait aussi distinguer ce qui s’exprime de ce qui sous-tend. De nombreuses invocations et actions humanitaires peuvent revendiquer une distance plus ou moins grande aux Droits de l’Homme (voire une extériorité, une indifférence ou une dénégation), alors même qu’elles ne sont concevables que sur le registre de l’éthique (ou d’une certaine éthique ?) des Droits de l’Homme. Et qu’elles s’expriment et agissent dans le champ (lui-même sujet à controverses) des Droits de l’Homme.

Une autre piste serait l’analyse des Chartes éthiques de l’humanitaire (ou des humanitaires), qu’elles soient propres à telle ONG, à tel type d’action dite humanitaire, à des coalitions ou des plates-formes. Je me suis jadis occupé des Chartes éthiques d’entreprises, souvent plus proches de l’éthologie que de l’éthique, et je ne doute pas qu’une analyse de fond, qui engage une réflexion non moins approfondie de la notion et du concept d’éthique, dans les Chartes humanitaires, réserverait quelques surprises ! Se posent en tout cas deux questions : existe-t-il une éthique de l’humanitaire ? Et j’entends par là une éthique unitaire, une même conception éthique. C’est à voir, même si cette question peut paraître iconoclaste ou du moins froissant certaines susceptibilités. De même qu’il faudrait s’interroger sur les présupposés axiologiques de ces Chartes dont certains relèvent à mon sens clairement des Droits de l’Homme. Et d’autres non ! Mais alors comment concevoir l’acceptabilité de ces dernières? Au nom de quelles valeurs ? Ce qui ne signifie pas que je les récuse a priori.

Autre exemple qui serait ici particulièrement éclairant, celui du témoignage. Témoigner n’est pas une notion simple : de quoi (de qui) témoigne-t-on ? Porte-t-on témoignage ? Car cette notion a, entre autre, une signification spécifiquement religieuse. Alors quand une ONG humanitaire s’engage à témoigner, pourquoi et au nom de quoi le fait-elle ? Uniquement par ce qu’elle ne peut pas agir ou atteindre les populations, ce qui relève d’un mixte de raisons stratégiques et d’une éthique professionnelle ? Ou bien plus généralement ou plus fondamentalement le fait-elle en raison de ce qu’elle considère comme d’insupportables violations non pas seulement du Droit international humanitaire stricto sensu mais plus généralement des Droits de l’Homme ? Le plus souvent un peu des deux, mais c’est la seconde raison qui me parait donner tout son sens et sa légitimité au témoignage et au retrait.

 Note ultra rapide sur le Droit humanitaire et les Droits de l’Homme

Ceci nous amène à d’autres séries de questions sur les rapports entre le « champ humanitaire » et les Droits de l’Homme. L’une concerne le Droit international humanitaire et l’autre le rapport au et à la politique. Il se pourrait que la première soit à bien des égards décisive et en tout cas exemplaire. On m’accordera que je ne puisse traiter ici d’une telle question qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et souvent, au travers de controverses, de très belles et substantielles factures. Mais on peut déjà faire remarquer qu’un auteur aussi important, et même fondamental, que Grotius (notre éponyme !) est à la croisée des deux via l’élaboration du Droit naturel moderne dont il fût une des figures de proue. Ce qui ne retire rien à la spécificité ultérieure du Droit international humanitaire. Mais la spécificité d’un type de droit et ses fondements disons ultimes, ses ressorts normatifs, sont deux choses différentes (et il se pourrait que sur ce point j’ai quelques désaccords avec certain(es) juristes). Ainsi ne pas confondre l’un et l’autre ne signifie pas qu’ils ne participent pas d’une même éthique, et en l’occurrence je ne vois pas comment on peut défendre la légitimité d’un Droit international humanitaire hors du champ normatif des Droits de l’Homme.

Une voie d’accès pour en traiter pourrait être, et de façon très significative, de montrer comment ou en quoi le Droit pénal international en est une articulation. Pour employer la terminologie du grand juriste Kelsen, la norme (éthique!) fondamentale (ce qui n’est pas très positiviste j’en conviens…) en est celle des Droits de l’Homme. Quoiqu’il en soit tant le Droit humanitaire que l’action humanitaire (lors de guerres, catastrophes dites naturelles etc.) défendent des Droits humains fondamentaux qui sont ceux que décline l’éthique des Droits de l’Homme.

Ou bien quoi d’autre ? Une simple analyse des valeurs au nom desquelles ils se justifient le montrerait. Et tout particulièrement, paradoxe en fait apparent, celles de neutralité et d’impartialité ! J’y verrai plutôt pour ma part à la fois une affirmation de la dignité de tout être humain et une « mise entre parenthèse », une « suspension », de tout ce qui pourrait faire obstacle à la promotion des valeurs que renferme l’égalité ontologique de tous les humains. Ce sont des concepts à la fois essentiels (au sens philosophique de ce terme) et stratégiques : donc critiques faut-il ajouter! Il est d’ailleurs assez significatif que le Droit international des Droits de l’Homme figure également comme norme de l’action du CICR : il suffit d’aller sur son portail ! Je ne puis aller beaucoup plus loin : ce sont juste des indications en attente.

 Militantisme, Droits de l’Homme et politique

Passons au politique que Jérôme Larché érige en clivage. Je crois que sa manière de l’envisager témoigne surtout d’un embarras. Ainsi les ONG-Droits de l’Homme seraient du côté du militantisme politique et les humanitaires pour ainsi dire à côté si je le lis bien. Au fond apolitiques ? Ou non politiques ? Là encore je pense qu’il faut distinguer des niveaux d’analyse et se montrer plus précis.

Faisons un sort tout d’abord au militantisme : sous des rhétoriques différentes, des professionnalités différentes et des formes d’engagements différents les humanitaires ne sont pas moins « militants » que les militants des Droits de l’Homme. Il suffit de voir comment ils se présentent publiquement… et publicitairement ! Ils militent pour « la » cause (les causes ?). Et bien souvent la dite cause a pris le relais d’engagements proprement politiques antérieurs ou viennent en substitution de tels engagements. Avec bien souvent l’idéologie qui va avec : ils offriraient l’image d’un nouveau sacerdoce aux mains propres et aux cœurs purs, épousant les bonnes causes enfin trouvées et auxquelles se vouer. Sauf que de nouvelles turpitudes n‘ont pas manqué de surgir ! Mais pour dire les choses sous un angle moins polémique et caricatural il reste que l’action humanitaire relève d’engagements « pour » et « contre » qui réclament soutiens et approbations en fonctions de valeurs voire d’idéaux qui transcendent l’activité menée proprement dite. Pas toujours, certes, et de façon plus ou moins accusée. Mais dans l’ensemble on peut  donner quitus sur ce point aux humanitaires, pour ce qui nous concerne ici, qu’on le nomme militantisme ou d’un autre terme moins connoté. Donc d’un militantisme l’autre ! C’est un trait distinctif du/des métiers. Du moins peut-on l’espérer. Et sous réserve des mutations en cours : d’une part relatives aux critères de professionnalisations, et d’autre part au virage entreprenarial des (de certaines ?) ONG-Humanitaires. Mais alors la question qui se pose est toute autre que celle que pose Jérôme Larché. Il n’y aurait pas d’un côté le réalisme humanitaire les mains dans le cambouis et d’un autre l’idéalisme militant campé dans la dénonciation (parfois ?) irresponsable, si je le suis bien , mais le spectacle d’enfants ressuscités du tiers-mondisme devenus les enfants gâtés d’un entreprenariat social sous-traitant les dégâts du monde. Et là il y aurait un vrai clivage sur le registre des Droits de l’Homme.

Autre présupposé tout aussi problématique lié au précédent, la confusion entre la politique et le politique. Si l’activité politique se définit, entre autre, comme une compétition pour le pouvoir, alors l’action des ONG-Humanitaires ne peut être dite politique. Mais on pourrait en dire autant des ONG explicitement consacrées aux Droits de l’Homme : ce ne sont pas des partis politiques. Ceci dit les unes et les autres sont traversées par des idéologies politiques qui se disent ou ne se disent pas, et chacune le sait. Par contre il est vrai que ces ONG n’entretiennent pas le même rapport à la politique et au politique.

Militer pour les Droits de l’Homme, pour les défendre et les promouvoir, c’est lutter indiscutablement contre des pouvoirs politiques et les politiques qu’ils mènent : mais aussi des pouvoirs sociaux et économiques (indivisibilité oblige). Et donc contre des formes du politique et des actions politiques qui contreviennent aux Droits de l’Homme. Mais c’est pour donner la parole aux citoyens et citoyennes qui auront à déterminer la forme du politique qui leur convient pour autant que leurs droits soient garantis et respectés (et qu’ils puissent en discuter). Et non pour se substituer à eux. Si ces ONG font de la politique c’est donc au sens d’une critique de la politique, des politiques existantes qui violent ou négligent les Droits de l’Homme. Au nom du politique, d’un autre politique. Et à ce titre elles portent aussi un programme politique parce que leurs actions concernent les formes du pouvoir et de l’institution du politique. S’il est vrai que le politique est la sphère normative de l’organisation d’un ensemble sociétal et du vivre ensemble de ses membres. Il s’ensuit plus encore que les Droits de l’Homme touchent directement le fondement normatif du politique et sa légitimité. Ce qui ne comporte pas moins de risques, soit dit en passant, que ceux auxquels les humanitaires sont confrontés, les fameux « dégâts collatéraux » auxquels Jérôme fait référence. Donc si je ne dirais pas que les ONG-Droits de l’Homme font de la politique au sens de la compétition pour le pouvoir, il est clair, si je puis dire, qu’ils font « du » politique et se situent clairement dans le champ du politique.

Notons qu’il y a aussi un mythe tenace de l’apolitisme des Droits de l’Homme! Et de fait il y a également beaucoup de déçus de la politique dans les ONG-Droits de l’Homme. Ainsi militer pour les Droits de l’Homme ce ne serait pas faire de la politique. Ou rester à distance de son mauvais côté ! Ce qui fait bien souvent de ce militantisme une figure de la bonne conscience voire de la belle âme si justement critiquée jadis par le philosophe Hegel. Entretenant la confusion entre le politique et la politique. D’où le fait qu’il génère des formes idéologiques tout aussi critiquables que celles du champ humanitaire. Ainsi de l’évidentialisme niais, des prédications droit-de-l’hommistes, et du paternalisme condescendant, pour n’en citer que quelques-unes. Sans compter les instrumentalisations politiciennes. Et militaires! Comme les humanitaires : même combat… A cet égard il y a donc plus d’un point commun entre ces idéologies et celles de l’humanitaire !

  Humanitaire, Politique et Droits de l’Homme

Maintenant que dire, que peut-on dire, des rapports du champ humanitaire au politique et aux Droits de l’Homme? Assurément on a beaucoup écrit là-dessus, preuve que la cause n’est pas entendue ! Et la « distance » (laquelle ?) qu’invoque Jérôme Larché est bien ambigüe. Ou pas assez explicite. Suggérant à la fois une extériorité pour ainsi dire naturelle de l’humanitaire au politique et en même temps une proximité factuelle inévitable qu’il faudrait vaille que vaille assumer. Ou pour le dire autrement l’action humanitaire serait apolitique (ou non politique), par essence je présume,elle ne ferait pas de politique mais devrait faire avec. D’où l’existence selon lui de « frontières naturelles » entre les ONG-Humanitaires et les ONG-Droits de l’Homme, chacune étant priée de respecter les autres : en somme du chacun chez soi. Et surtout pour ces dernières potentiellement porteuses de « nuisances collatérales aux dépens des populations » : donc « refuser les amalgames dangereux ». Sur ces bases pourrait « s’opérer leur articulation délicate, sans démagogie mais au gré des contextes ».

Je ne suis pas certain, sur ce point comme sur d’autres, de bien rendre justice aux positions de Jérôme Larché, plus nuancées que je ne les présente, mais aussi (sur)chargées de présupposés (plus ou moins) implicites. Or ce sont, on l’aura compris, ces présupposés qui m’intéressent (sans lui faire de procès d’intention et au risque de me tromper). Car au fond tout son éditorial converge vers cette paix des braves appelés à d’aussi prudentes que fructueuses collaborations, en tenant pour acquis des points très problématiques qui à mon sens doivent être mis en discussion. Dont le rapport de l’humanitaire au politique et aux Droits de l’Homme.

Une des premières difficultés de cette question cruciale tient au fait, je l’ai signalé, que les ONG-Humanitaires constituent un ensemble flou (que Philippe Ryfman s’est essayé à cerner avec beaucoup science et de pertinence[i]). Il s’ensuit qu’il faudrait distinguer, au plan de l’analyse, tant les types de structures menant des actions dites humanitaires, et notamment les ONG qui sont celles qui nous intéressent ici, que les idéologies et les valeurs qu’elles véhiculent. On aurait alors un tableau très contrasté de positions et de postures plus ou moins conciliables voire carrément adverses. Plus ou moins proches des Droits de l’Homme et plus ou moins enclines à penser le et leur rapport au politique.Il serait donc tout à fait hasardeux de décréter une ligne non-politique des ONG-Humanitaires. Mais sur la base et au-delà d’une telle analyse, en soi éclairante et source de réflexions, on peut aussi adopter une posture plus critique et normative sur le rapport des ONG-Humanitaire aux Droits de l’Homme et au politique. C’est dans cette direction (comment concevoir ou penser ce rapport ?), que je voudrais m’engager par les quelques remarques qui suivent. En laissant de côté la question de savoir si politique et Droits de l’Homme ne seraient pas encore les impensés voire les refoulés de l’humanitaire.

Sur la question du rapport au politique on sait que les humanitaires sont en permanence au contact de la politique et des politiques (y compris au plan financier pour un bon nombre d’ONG) : ils le savent, en débattent entre eux, parfois avec éclat et virulence. Jérôme Larché le relève à juste titre, et le Rapport d’Alain Boinet et de Benoit Miribel au Ministre des Affaires Etrangères (Juppé puis Fabius) en témoigne éloquemment. Mais aussi le fait que l’Action humanitaire requiert sans cesse du politique, de l’action politique. Autre rapport au politique, bien sûr, tout ce qui concerne les « compromis » qu’ils peuvent être amenés à passer sur le terrain avec des pouvoirs peu ragoutants comme sur le fait de témoigner et de se retirer ou non. C’est le « gris » de l’action que Jérôme Larché souligne à juste titre : le seul problème, si l’on peut dire, est de savoir où mettre le curseur d’une part, et où sont les priorités pour l’action humanitaire d’autre part. Il est inhérent au travail humanitaire et fait partie de ses contraintes voire de sa définition. Car par définition l’humanitaire est aux prises avec les politiques et le politique. Aussi bien n’est-on pas fondé sur ce point à formuler des critiques de principe : il faut juger prudemment au cas par cas. Mais s’il serait illégitime de critiquer les ONG-Humanitaires en raison des contraintes auxquelles elles se heurtent, et les ONG-Droits de l’Homme se heurtent aussi à des contraintes analogues, il convient de prendre la mesure de ce que cela signifie : peut-être l’expression d’un retour du refoulé à penser.

Que les ONG-Humanitaires soient amenées à prendre des décisions politiques cela signifie qu’elles n’y sont pas seulement confrontées « par accident » (comme disaient les scolastiques) mais que le politique en fait partie, qu’il y a du politique dans l’humanitaire. Il lui est inhérent. En ce premier sens l’action humanitaire n’est pas « apolitique ». Ce qui n’est pas politique, c’est la nature de l’action et la finalité spécifique de l’action humanitaire. Mais elle s’inscrit dans le champ politique : non pas seulement qu’elle en dépende au sens indiqué plus haut, mais parce que les situations qui requièrent une telle action sont politiques. C’est aussi vrai des catastrophes dites naturelles que des conflits ou des crises sociales (alimentaires, sanitaires et autres). Plus encore, l’action humanitaire modifie ces situations politiques (politico-sociales, politico-économiques) quoique n’étant pas une action politique. Et on sait aussi que cet impact peut être négatif à un titre ou à un autre. D’où certaines des difficultés majeures de l’action humanitaire, des risques encourus aux instrumentalisations et aux décisions politiques qu’une ONG-Humanitaire est amenée à prendre. Soit dit en passant, ce n’est pas très différent des actions que nous pouvons mener pour l’accès au soin des migrants illégaux par exemple, ce que relève à juste titre Jérôme, ou de toute autre action sociale en direction des « victimes de la crise » (pour faire très court). Dans tous les cas c’est à des politiques qu’on est confronté, et c’est contre des effets politiques qu’on agit. Alors peut-on parler d’un agir radicalement ou essentiellement non politique ? Ce qui me parait intéressant serait d’expliciter en quoi elle touche au politique sans pouvoir s’en abstraire comme d’un corps étranger.

Alors bien sûr il y a la neutralité et l’impartialité dans l’action, vers les « bénéficiaires » (j’y ai fait allusion plus haut) : mais cela ne signifie pas neutralité et impartialité axiologiques. Le simple fait de parler de « victimes » devrait nous alerter sur ce point: car s’il y a des victimes, c’est que quelque chose ne va pas dans les affaires humaines concernées. Victimes de quoi ? Victimes de qui ? Le terme n’est ni neutre ni impartial, il fait sens et fait signe vers des causes et des responsabilités proprement humaines. Aussi bien l’action humanitaire est-elle (devrait-elle être ?), du fait même qu’elle est menée, une protestation (aussi muette soit-elle, jusqu’à un certain point, pour pouvoir agir) contre des conditions humaines proprement inacceptables. Du moins telle que je la conçois : c’est un débat, sur le sens de cet agir.

Si donc l’action humanitaire ne saurait être confondue avec l’action politique ni être politisée au sens de la compétition politique, elle n’est pas pour autant « hors champ » : elle est bel et bien dedans, à plus d’un titre et quoiqu’elle en ait parfois (le plus souvent ?). En prendre conscience fait partie de la responsabilité et du sens de l’action humanitaire. Au fond j’irais jusqu’à dire que l’action humanitaire requiert une capacité de jugement politique. Il est d’ailleurs assez significatif que le Droit international des Droits de l’Homme figure également comme norme de l’action du CICR : il suffit d’aller sur son portail ! Ce qui pose immédiatement la question du rapport de l’humanitaire aux Droits de l’Homme.

Je pense que ce rapport peut être appréhendé au moins à deux niveaux. Celui des formes de l’Action humanitaires et de ses modes d’insertion (y compris idéologiques) dans des contextes socio-culturels qui lui sont étrangers, et j’y ajouterais volontiers certains types de comportement voire de gestion des personnels. Je ne suis pas sûr que les Droits de l’Homme y trouvent toujours leur compte, et ils sont une excellente instance critique pour appréhender ces problèmes. Je ne peux que l’évoquer ici.

L’autre niveau, plus en prise avec le fond du texte de Jérôme Larché, c’est celui du sens de l’agir humanitaire que je viens d’évoquer. Soigner, nourrir, réparer, secourir et sauver des victimes,qu’est-ce à dire au juste? De quoi manquent-elles ces victimes? De quoi sont-elles privées ? Ce qui requiert et oblige, justement, l’action humanitaire, laquelle est toujours une réponse à des violences, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent. N’est-ce pas à chaque fois de droits fondamentaux et même vitaux qu’il s’agit? Je ne vois pas comment concevoir et justifier une telle action autrement que sur le registre des Droits de l’Homme et de l’égale dignité qui les fondent. Ou bien alors que défendent les humanitaires ? Quelle est, quelles sont les causes qui les motivent dans et pour le respect de l’autre, de sa vie et de sa dignité ? Une éthique « minimale » en état d’apesanteur? Veut-on dire que les valeurs humanitaire/de l’humanitaire seraient dans un ailleurs virginal, comme certains hérauts de l’humanitaire aimeraient à le faire croire ? Ces non-dits sont multiples et connus. Mais si tel est le cas, alors c’est un débat : et ce débat est d’ordre politique dès lors qu’il s’agirait de s’inscrire dans la sous-traitance des effets collatéraux auxquels je faisais allusion plus haut. Et à vrai dire l’humanitaire y est largement confronté. Mais à bien y regarder, la plupart du temps, l’action humanitaire restitue un ou des droits. Ou les protège, sans qu’il soit de son ressort de les garantir. Par là on voit que le champ de l’humanitaire n’est pas plus extérieur à celui des Droits de l’Homme. C’est une autre manière de les décliner et de les faire valoir. Et c’est déjà un beau programme qui justifie qu’on le soutienne. Cela s’appelle de la solidarité.

Pour ne pas conclure

Ce ne sont ici que quelques considérations très/trop rapides et à l’emporte-pièce sans doute : elles en appellent assurément d’autres, et surtout une reprise réflexive de fond. Je voulais pour ma part pointer un certain nombre de questions et ajouter, si je suis dire, à la complexité que relevait Jérôme Larché. Complexité dont je me fais, m’a-t-il semblé, une autre idée. Mais nous sommes bien au cœur de débats qui méritent d’être menés. Et nonobstant ces désaccords, divergences ou accentuations différentes, je partage volontiers son pragmatisme. Mais qui ne repose pas pour moi sur l’existence de « frontières naturelles » (notion au lourd passé idéologique – nationaliste ! – et paradoxale pour un sans-frontièriste : encore un effort !). C’est pourquoi je suis très attaché au concept et aux valeurs de la solidarité, internationale en l’occurrence, laquelle se décline. Il est d’ailleurs assez significatif que le Droit international des Droits de l’Homme figure également comme norme de l’action du CICR : il suffit d’aller sur son portail ! au pluriel : y compris au plan des types d’actions et d’organisations qu’elle génère, des « articulations » qui peuvent se faire jour entre elles et des compositions axiologiques qu’elles peuvent exprimer. Et pour ma part je pense que ces valeurs, critiques à n’en pas douter, sont ou du moins devraient être communes. Comme je pense que toutes ces ONG doivent être pensées sous ce même concept. Pour autant qu’elles en relèvent… C’est en débat.

 

[i] Philippe Ryfman : Les ONG, Paris, La Découverte, « Repères », 2004. Et : Une histoire de l’humanitaire, Paris, La Découverte, « Repères », 2008