Malouines : l’autre bataille des vétérans argentins

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Pancarte
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Carlos Amato avait 20 ans en 1982, lorsqu’il fut envoyé  dans l’archipel des Malouines combattre contre les troupes britanniques . Trente ans après la guerre, commémorée le 2 avril, il bataille encore pour la cause des anciens conscrits du camp vaincu.

Le conflit des Malouines a bel et bien repris trente ans après… Non, plus sur un champ de bataille, mais sur la scène diplomatique. L’enjeu ne se limite plus, cette fois, à une concurrence de drapeaux. Il tient aussi aux importants gisements pétroliers découverts en 2010 par les compagnies de forage britanniques au large de l’archipel. Quelque 13 milliards de barils annuels productibles à court terme et une réserve globale estimée à 60 milliards. Une manne économique située à 400 kilomètres des côtes patagonnes et à 13 000 kilomètres d’Albion.

Mais pour Carlos Amato, vice-président du Centre des ex-combattants des îles Malouines (CECIM), la patiente et pacifique reconquête de l’archipel exprime, plus profondément, la dette du pays envers une partie des siens. Les anciens conscrits. Victimes des combats, de la hiérarchie militaire de la dictature (1976-1983), et d’une défaite longtemps occultée. « Je ne défends pas la guerre, mais la souveraineté », nous résume-t-il.

Carlos Amato est âgé de 20 ans lorsqu’une convocation de l’armée parvient au domicile de ses parents à La Plata, capitale de la province de Buenos Aires. Rien n’est précisé du motif de cette réquisition mais il tombe sous le sens en ce 8 avril 1982, alors que l’armée argentine a débarqué six jours plus tôt dans les îles. Sans formation militaire, le jeune homme transite quatre jours plus tard par la base aérienne de Rio Gallegos, en Patagonie. Une demi-heure après y avoir atterri, il est expédié au front. Il y restera 64 jours. « Je devais manœuvrer le radar pour détecter les avancées de l’ennemi. On m’en a expliqué le maniement la veille. On nous a envoyés à la mort. Nous étions mal équipés. Nous ne connaissions par le terrain. Nous n’avions pas de vêtements d’hiver. Nous avalions une demi-gamelle de soupe froide par jour et nos officiers se gardaient les rations quand ils ne nous confisquaient pas nos colis. Beaucoup de nos munitions ne contenaient même pas de poudre et nos armes ne fonctionnaient pas. J’avais moi-même un fusil et trois chargeurs inutilisables. »

Fait prisonnier par les britanniques à la bataille de Mount Longdon et détenu une semaine, alors que ses supérieurs le croient mort, le jeune conscrit découvre « une autre planète » aux mains de l’ennemi qui le nourrit et le soigne. « Ils étaient très professionnels, dotés de matériels de chirurgie et d’un excellent ravitaillement. Ils nous ont bien traités. J’ai mangé comme un piranha à ce moment-là, car j’avais maigri de trente kilos pendant les combats. »

Cimetière de Darwin
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Victime de l’impréparation, Carlos Amato pardonne encore moins à ses supérieurs de l’époque des traitements cruels envers leurs subordonnés. « Nous avons souffert les mêmes tortures que les disparus de la dictature. Ces officiers, qui se gargarisaient devant nous des atrocités qu’ils avaient commises au pays se sont présentés comme des héros à leur retour des Malouines. » Pour les conscrits, dont le nombre de suicidés d’après guerre dépasse désormais celui des 649 tués au combat, le trauma se double dans un premier temps de l’abandon de toute une société pressée de surmonter les années de terreur militaire. Les premières pensions, modiques, ne leur sont versées qu’en 1991. Et il faut attendre 2007, après l’annulation par le gouvernement de Néstor Kirchner des lois d’amnistie de l’après dictature, pour que les vétérans puissent enfin faire valoir leur qualité de victimes. La justice argentine totalise aujourd’hui plus de cent plaintes pour « violations des droits de l’homme » déposées par d’anciens soldats contre des militaires de haut et moyen rangs.

Le pays se souvient, et Carlos Amato veut aller au bout du processus de mémoire avec ses camarades du CECIM. « Nous avons présenté un recours auprès de la justice fédérale pour que soient identifiés les corps du cimetière de Darwin. Parmi les 237 soldats argentins inhumés à cet endroit, sur les îles, 123 sont déclarés ‘connus seulement de Dieu’. Le gouvernement nous soutient dans cette démarche. » Organisateur de voyages humanitaires – seize par an – aux Malouines pour les vétérans et leurs familles, Carlos Amato refuse néanmoins de s’y rendre lui-même. « Je ne veux pas présenter de passeport à l’entrée de ce territoire comme si j’y étais étranger. Depuis 1965, vingt résolutions ont été émises par l’Onu sur la question des Malouines et reconnaissent qu’il existe une situation coloniale. Les Britanniques devront un jour s’asseoir à la table des négociations pour discuter de la souveraineté. »  La guerre diplomatique promet d’être longue.